Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 17.djvu/618

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crépuscule à six heures du matin. Une chaleur toute molle, gluante et presque aussi subite, où la chair européenne a vite fait de blanchir comme une cire pâle, et de s’anémier. De vastes avenues de terre rouge, entre des poteaux télégraphiques surchargés de fils, à l’américaine ; des façades claires, à portiques grecs, comme à Londres ; des bâtimens d’affaires et d’administration ; des masses de verdure sombre, des arbres qui ressemblent à ceux d’Europe, à des marronniers centenaires, mais d’un luxe plus dru, d’un lustre plus foncé, chargés de sève, — quelques-uns constellés de fleurs rouges, — toute cette végétation précise de contours et, de loin, presque notre sur la pâleur enflammée du ciel. Immense est ce vide éblouissant du ciel, car la ville s’étale sur la platitude du delta, et les édifices sont bas, et tout s’espace : jardins, parcs, larges squares où luisent en verts éclats les vernissures des taliputs et des bananiers.

Prompte comme la lumière et la chaleur est la vie à s’éveiller. Dès les courtes minutes parfumées où le ciel est d’ambre et de rose, avant le jaillissement du soleil et le choc de ses flèches vives dans les ténébreuses verdures, dès la pure et brève aurore, l’énergique clameur des corbeaux gris prélude à l’universelle résurrection. Universelle aussi, cette clameur, vraiment assourdissante, décidée comme la morsure d’un aiguisoir au fil d’une faux, audacieuse comme ces insolens eux-mêmes dont l’aile jette des éclats de métal et qui sautillent de côté, sans peur, dans la poussière ou le terreau de la rue avec des saccades de leurs pattes de fer.

Et ces ardeurs soudaines du matin, et cette flamme du ciel qui ne variera plus jusqu’au soir et ces fortes ombres des choses, et la magnificence verte des arbres dans cette atmosphère qui ne nous verse à nous que de la torpeur, et ce hardi jacassement qui sonne jusque dans le quartier des affaires à l’heure où les hommes n’y sont pas encore, comme si les oiseaux l’ayant conquis s’affairaient à y installer leur cité, tout cela nous répète très haut ce qu’on a vite senti dans ces régions voisines de la chaude ceinture du globe : à savoir que l’homme n’est pas le maître ici, que d’autres vies et des forces démesurées l’entourent et le dominent, qu’il n’est pas à part, hors de la nature, comme il est tenté de le croire dans notre Europe, mais que cette nature évidente, inévitable, toute brûlante d’énergies, le porte en elle, mêlé à ses autres créatures, et qu’ainsi chargée, à travers les âges