Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 18.djvu/17

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je ferais, moi, je le sais bien ; mais je suis seul, je n’ai pas de famille, je n’ai pas les liens moraux qui sont tant pour vous et cette étoile du matin que vous consultez dans vos nuits dès qu’elles se prolongent un peu trop. C’est de tous ces côtés pourtant que doit venir le conseil. En ce qui est de Paris et des ressources, il y en a certainement ; en labourant ici, c’est-à-dire en écrivant, on vit. Mais où écrire ? quoi écrire ? c’est ce qu’on ne choisit pas toujours, c’est ce qu’il faut souvent subir, c’est ce qui devient une transaction continuelle dans laquelle la conscience peut toujours être sauve, mais où tout idéal périt. D’ailleurs, il faudrait qu’Olivier vît cela par lui-même au printemps, qu’il sondât le terrain par lui-même, et conçût l’assiette de vie qui serait possible. Il faudrait écrire dans quelque journal quotidien, y écrire sinon de la politique, du moins de la littérature, de la critique, des nouvelles. Il faudrait avec cela quelques articles de Revue, et, en outre, de temps en temps un volume, roman, par exemple. Tous deux vous feriez cela à merveille ; je me figure un peu pour vous la vie de M. et Mme Souvestre. Si le théâtre s’en mêlait, si quelque drame (sans trop de prétention d’art, mais fait pathétiquement et un peu rondement), réussissait, oh ! alors, vous seriez riches. Je vous ai dit sur la Revue des Deux Mondes mes conjectures et mes craintes ; je les crois très fondées. D’ici à deux ou trois ans, pour prendre un large horizon, je serais bien étonné si elle était aux mêmes mains. Voilà en gros la vue ; pour moi-même, elle est si vague qu’il faut me pardonner de ne pas vous la rendre plus précise. Mon absence de Paris m’avait refait une sorte d’inexpérience ; j’ai trop compté au retour (et mon fardeau du cours mis bas) sur une facilité universelle, et je me retrouve repris dans de tels embarras de travail, d’engagemens entre-croisés, et d’argent en définitive, que je ne sais en vérité comment je m’en tirerai, comment je continuerai. Après tout, ce ne sont que des vétilles quand on est seul, et je ne vous le dis que pour m’excuser de ne pas vous représenter un horizon plus fixe, un terrain plus engageant ; c’est à votre seul coup d’œil de dire : Je camperai là. En y venant d’abord, Madame, et comme éclaireur, il faudra seulement prendre garde de ne pas porter avec vous trop de cette affection expansive et de cette lumière embellissante qui se répand aisément, et fait croire à ce qu’on désire, à ce qu’on aimerait. Il ne faudra pas trop attendrir le coup d’œil, qui devra