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l’une, Leroux et Reynaud de l’autre ; ils vont à Lausanne ; y serez-vous quand ils y passeront ? Ils y gagneraient beaucoup et vous-même prendriez plaisir à leur mouvement d’idées ; ce sont de plus d’honnêtes gens, ce qu’il devient essentiel de noter dans le signalement quand il s’agit de littérateurs de Paris.

« Je suis fort triste et fort ennuyé, quoique je me sois remis au travail. J’en suis à recopier Port-Royal, ce qui ira lentement ; l’impression commencera dans une quinzaine. Il s’est trouvé que dans mes livres arrivés de Lausanne, il manque un volume in-4° de la collection des Nouvelles ecclésiastiques [1] ; il est impossible qu’il ait été soustrait en route, la caisse n’ayant été ouverte qu’ici. Il est difficile qu’on ait oublié là-bas de l’emballer, le volume étant si gros et dans la compagnie d’une vingtaine pareils. Pourtant, pourriez-vous demander à l’hôtel si l’on n’aurait pas retrouvé le volume quelque part dans mes chambres ou dans l’écurie où s’est fait l’emballage ? Je penche à croire qu’il s’est trouvé mêlé par mégarde aux in-4° que j’ai renvoyés à la bibliothèque de Lausanne, et que c’est là parmi les Arnaud, les Bossuet ou les Daguesseau in-4° qu’on aurait le plus de chance de le retrouver ; pourriez-vous en parler à M. Dumont ? C’est le tome XIII du journal les Nouvelles ecclésiastiques, aussi intitulé Histoire ecclésiastique in-4°.

« J’avais parlé à Buloz pour le Davel, et il était à merveille disposé, mais on perd tant de paroles ici qu’il ne s’apercevra de rien si vous ne faites pas que je pourrais même lui en reparler encore sans que cela vous oblige.

« Je suis assez engagé avec Buloz pour du travail et des articles ; c’est ma seule ressource ou du moins ma plus claire. On est d’ailleurs très bien disposé pour moi chez MM. Molé et Salvandy [2], mais je ne puis profiter de leur bon vouloir. J’en suis

  1. Les Nouvelles ecclésiastiques, qui commencèrent de paraître en 1713 pendant le Concile d’Embrun, sont le document le plus précieux que l’on puisse consulter pour l’Histoire du Jansénisme au XVIIIe siècle. La collection des Nouvelles qui est conservée à la Bibliothèque nationale forme 71 vol. in-4°, reliés en 26 vol. Elle s’étend de 1728 à 1798, indépendamment d’un premier volume paru en 1713 sous le titre que voici : Nouvelles ecclésiastiques. — Depuis l’arrivée de la Constitution en France jusqu’au 23 février 1728, que les dites nouvelles ont commencé d’être imprimées. — Ce volume a 248 pages. A la première page on lit ce qui suit au-dessous du titre : ANNEE 1713. Extrait d’une lettre de Paris, insérée dans le IIe tome du Journal littéraire de Hollande, qui contient le mois de septembre et octobre 1713.
  2. C’est M. de Salvandy qui avait voulu décorer Sainte-Beuve, en 1837, mais Sainte-Beuve avait refusé cette distinction, ce qui avait fait dire à Antoine de Latour dans une lettre inédite à Guttinguer que j’ai sous les yeux : « Il a fait preuve d’une belle âme et d’un noble caractère, mais je regrette cette détermination. »
    La vérité, c’est qu’alors il ne voulait rien devoir à la famille d’Orléans et qu’il lui déplaisait d’être couché dans les colonnes du Moniteur à côté de gens comme Libri, Ballanche, Paulin Pâris, Charles Texier, Gustave de Beaumont, Alexis de Tocqueville, qu’il mettait bien au-dessous de lui ! Plus tard, en 1844, il écrivait à Villemain toujours à propos de la décoration qu’il venait encore de refuser : « J’ai vécu avec des hommes qui ont tout sacrifié pour ne pas signer je ne sais quel formulaire : cela paraissait une puérilité, mais ils y mettaient une idée. Je comprends très bien ces hommes. » Il n’eut pas cette révolte d’amour-propre ni ce désintéressement en 1853, quand il fut nommé officier de la Légion d’honneur sur la proposition de M. Fortoul. Les mauvaises langues racontent même que, bien loin de rejeter la rosette, il fit toutes les démarches nécessaires pour l’obtenir. Mais je n’en crois rien, l’Empire était bien trop heureux de le payer de son article des Regrets.