Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 18.djvu/22

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page n’a pas encore été corrigée


matin dans le Siècle [1] ; car la Revue est trop compromise pour se brouiller avec les puissances. Ainsi, Madame, vous voyez que j’ai un peu de sang suisse dans les veines et que je ne cesse à aucun moment d’être des vôtres par le cœur.

« Il y a, à ce petit hôtel où je suis, un domestique de Savoie, proche Thonon ; c’est un digne garçon, il me parle toujours de la vallée de Chamouny et m’apporte tout fièrement les lettres timbrées d’Aigle. Il a servi, il s’est battu ici à la révolution de Juillet pour que la Savoie revînt à la France. Il a reçu une balle dans le poignet ; pieux d’ailleurs, lisant la Bible, et ayant une petite terre de 10 000 francs, pour laquelle sa famille s’est endettée ; il travaille ici avec son frère et, dans peu d’années, sera de retour chez lui et propriétaire ; il m’a promis de me loger chez lui, — car il va faire bâtir, — lorsque je passerai par-là. Bien entendu qu’il me logera en gentleman, c’est-à-dire gratis, et tout joyeux d’avance de cette idée de loger au passage quelques Allemands ou Français qu’il a connus.

« L’autre jour, le 29 juillet, il m’arrive à neuf heures, m’apportant le déjeuner, en tablier blanc et linge de même : « Vous voilà en vainqueur, lui dis-je ; vous devriez avoir la croix de Juillet sur votre tablier. » — « Ah ! monsieur se moque, dit-il, mais voyez-vous, monsieur, quand j’y repense, c’est comme un rêve ; je ne puis pas m’imaginer comment cet enthousiasme alors m’est venu. Dans mon idée, voyez-vous, c’est comme la Providence. On peut dire de cette révolution-là comme du roi Salomon, qu’il ne s’en est jamais fait de plus sage avant et qu’il n’y en aura pas de si sage après. » — Je l’ai laissé sortir sur ces paroles, et suis resté édifié, plus pénétré de sa philosophie de l’histoire que de toutes les phrases de nos Platon. Vous voyez que c’est de la Suisse encore.

« Quant à Paris, c’est si grave et si intéressant pour tous que je n’ai pas répondu. Si Olivier seul venait ici d’abord, s’il voyait, s’il sentait la chose possible, ce serait la seule réponse. La situation ne se ferait que par lui et au fur et à mesure ; on ne la trouverait pas toute faite ; oui, il y a lieu ; mais le caractère d’Olivier sera-t-il assez flexible, sa plume assez courante sur des

  1. Cette lettre de Sainte-Beuve a été recueillie au t. III de sa Correspondance. La rapprocher de celle que l’illustre écrivain adressa au colonel Lecomte en 1869, et que nous publions plus loin. C’est la preuve que Sainte-Beuve n’avait pas changé d’opinion sur M. Monnard.