Page:Revue des Deux Mondes - 1903 - tome 18.djvu/23

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matières nécessairement inégales, son horizon de là-bas le laissera-t-il assez paisible, celui d’ici lui laissera-t-il assez de sang-froid pour qu’il se fasse à cette vie nouvelle, et ne regrette pas trop vivement ? Voilà des questions sur lesquelles le sentiment actuel et personnel a seul la voix. Tout ce que je dis de lui, je le dis de vous, Madame, et pourtant, malgré ses désirs secrets avoués, je persiste à voir la plus grande difficulté de son côté.

« Je ne comprends pas bien si, au cas où il soit appelé à la chaire, il le serait définitivement et comme titulaire, ou seulement provisoirement. Vous ne m’avez pas défini ce point.

« Ma tristesse pour parler d’un point que vous-même m’indiquez du doigt et m’invitez à définir, n’est pas du tout telle que l’amitié n’y puisse beaucoup. Elle tient d’abord à la grande absence de Dieu comme vous dites, puis à beaucoup de petits points ou de petites pointes si vous voulez, qui impatientent, tracassent, empochent de s’asseoir et gênent en marchant. Le manque d’argent surtout [1]. Ainsi confessée, cette tristesse est comme ma santé, assez tranquillisante pour les amis.

« La boutade du major n’a pas passé jusqu’ici : Ampère seul l’a lue parce qu’il en connaît l’auteur ; il paraît n’y avoir rien compris ; son bon goût a fait la moue comme là-bas la pruderie de Genève ; ce qui ne prouve pas plus, il est vrai, car il aura lu vite et sans être soutenu par le jugement du dehors, comme les meilleurs esprits en ont besoin. Je lui demanderai le volume, s’il l’a, et le lirai à l’intention de M. Diodati et à la vôtre. Mais de quelle légèreté on est ici et de quelle indifférence pour tout ce qui n’est pas naturalisé !

« Dites mille respects et tendresses à M. Diodati ; j’ai causé l’autre jour de lui et de plusieurs autres avec M. Rossi que je rencontre quelquefois. Amitiés à M. Vinet, à M. Espérandieu, à M. Vulliemin, à M. Ducloux… mais je recommence les litanies. M. Lèbre donc, pour ne pas sortir des pénates, M. et Mme Ruchet, Mlle Sylvie, voilà ce qu’il faut bien que vous me permettiez ; les baisers pêle-mêle aux Billon Billou, les complimens à ces demoiselles. J’embrasse Olivier, et ne le dispense pas des deux mots à la suite des vôtres ; n’appelez plus pied de mouche

  1. A cette époque, Sainte-Beuve gagnait peu d’argent avec sa plume, et le plus clair de son revenu était une petite pension de cent francs par mois que lui faisait sa mère.