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M. Combes. Il ne s’agit pas de lui, il s’agit de nous, c’est-à-dire de la France ; et l’histoire, à laquelle il a du reste offert, avec une générosité qui l’honore, sa mémoire en holocauste, l’aura depuis longtemps plongé dans une de ses oubliettes, que le mal qu’il a fait ou exaspéré continuera d’être le mal politique de la France.

Ce mal, nous l’avons décrit longuement, mais nous l’avions d’abord indiqué d’un mot : le gouvernement n’est plus dans le gouvernement : il est ailleurs, on ne sait pas où ; il est partout, excepté où il devrait être. Le ministère n’est un ministère qu’au sens étymologique, nullement au sens parlementaire : il ne dirige pas, il sert. Nos ministres sont les ministres, les serviteurs, d’un gouvernement qui reste caché aux profanes. Ils font les gestes sur la scène, mais d’autres chantent pour eux dans la coulisse ; et, berceuses d’antiques misères ou cajoleuses de chimères nouvelles, chansons de l’anticléricalisme ou chansons du socialisme, les acteurs en vedette ne choisissent pas toujours à leur goût, — du moins nous voulons le croire, — les chansons qu’on leur fait chanter.

Derrière le ministère que la fiction constitutionnelle présente comme responsable, qui l’est en droit, sinon en fait, il y en a un autre, extra-constitutionnel, inconstitutionnel, anti-constitutionnel, qui n’est responsable ni en droit, ni en fait. Derrière M. Combes, qui n’est pas le maître, il y a la Délégation des gauches, qui n’est pas la maîtresse ; il y a la rue Tiquetonne ; il y a la rue Cadet ; il y a les forts ténors du collectivisme légalitaire ou révolutionnaire ; il y a toutes sortes de meneurs qui mènent ceux dont l’office et la fonction seraient de mener. Derrière le cabinet que réunit à certains jours M. le Président de la République dans un des salons de l’Elysée, il y a ce qu’en Angleterre ou aux Etats-Unis on nomme un Kitchen Cabinet, un « cabinet de cuisine, » qui se réunit à toute heure en un lieu ignoré du vulgaire. Pour employer une expression célèbre, « il y a derrière le trône un pouvoir plus grand que le trône ; » et c’est, comme disait Taine, « le pouvoir anonyme, imbécile et terrible » d’une secte qui « juge la justice et gouverne le gouvernement. »

Mais qu’un pouvoir anonyme gouverne le gouvernement, que le gouvernement ne soit pas où il devrait être, qu’on ne sache pas au juste où il est, c’est à la fois le signe et l’effet de