Page:Revue des Deux Mondes - 1909 - tome 51.djvu/115

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eux, les « besoins » que nous croyons primordiaux ne le sont pas ; puisque, au lieu d’y pourvoir, des millions d’êtres préfèrent appliquer leurs salaires au bercement illusoire d’une moitié d’ivresse chronique.

Ainsi le bien-être matériel, dont je m’occupe ici, n’est pas seulement un sujet bien prosaïque et vulgaire ; il semble même assez chimérique, puisque nous constatons que, pour les pauvres comme pour les riches, cette question de fortune et de dépenses est surtout affaire d’imagination.

Mais c’est par là justement que l’histoire des jouissances tirées de l’argent offre un intérêt de premier ordre et tout actuel, puisque c’est à l’égalité de ces jouissances que nos contemporains paraissent tenir le plus : les partis politiques n’ont guère d’autre problème en tête ; ils l’ont baptisé « question sociale. » Et sous les étiquettes diverses de « socialisme, » « collectivisme, » etc., se sont formulés, à défaut de systèmes précis, de nobles programmes d’organisation de l’égalité, non plus seulement devant la loi, mais devant la bourse.

Jusqu’à ce que cette dernière égalité soit parfaitement établie, on affirme que les Français demeureront divisés en « classes, » et que ces classes lutteront pour arriver à ce que tous les citoyens puissent mettre une pareille quantité de viande dans leur pot-au-feu. Chacun convient qu’ils en peuvent mettre davantage qu’il y a cent ans ; mais, si les recettes de la masse populaire ont augmenté deux fois plus que le prix de la vie, les revenus des bourgeois aisés ont augmenté trois ou quatre fois plus et ceux d’un petit groupe de richissimes ont augmenté six et huit fois davantage.

L’écart, disent les « égalophiles », n’a donc pas diminué entre les plus pauvres et les plus riches, il s’est tout au contraire accru ; et il importe peu que les pauvres soient moins pauvres, si les riches sont plus riches. « La situation absolue de la classe ouvrière ne signifie rien, disent Lassalle et ses disciples ; la seule qu’il faille envisager, c’est sa situation relative par rapport aux autres classes, dans le temps où vous vivez. » Il est clair que la distance est beaucoup moindre « entre les classes » chez les sauvages du centre de l’Afrique et du Brésil, que chez les Français ou les Anglais. On n’oserait dire que ces peuplades sont dans une situation socialement supérieure à la nôtre ; mais peut-être préférerait-on que la généralité des hommes fût plus misérable, à condition qu’il y eût moins de différence entre eux.