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ces quelques milliers de privilégiés. Ils ne sont pas davantage en effet, puisque les divers luxes que nous esquissons ici ne sauraient être l’apanage de la plupart des 85 000 familles françaises qui disposent de 10 000 à 20 000 francs par an et qu’une partie seulement des 77 000 familles qui ont plus de 20 000 francs de revenus peuvent payer quelques-unes de ces fantaisies.

Et la preuve que ces fantaisies n’ont pas en elles-mêmes grand attrait et que la bourgeoisie, riche ou aisée, capable de se les offrir, ne s’en soucie pas, c’est qu’elle se plaît davantage à faire des économies. Il est vrai qu’en agissant ainsi elle grossit sa fortune et s’éloigne, pécuniairement, du peuple dont hier elle est issue. Mais qu’importe une inégalité d’argent qui n’engendre plus une inégalité de réelles jouissances ?

Montez plus haut en effet, jusqu’aux 5000 budgets privés de 100 000 à 200 000 francs ; allez jusqu’au sommet de la pyramide des revenus combinés du capital et du travail, où figurent 1100 budgets supérieurs à 200 000 francs, et vous verrez combien plus conventionnel encore et de pure imagination est le luxe où doit se cantonner ce petit groupe d’ « heureux » enviés. Les édits somptuaires que la monarchie promulguait assez naïvement, de loin en loin, « pour la réforme des dépenses superflues dans les maisons particulières du royaume, trains, tables, habillemens, meubles et jeux, où se glissent les abus et désordres, » auraient plus ample matière à fulminer contre les superfluités contemporaines.

Pourtant les censeurs royaux ne pourraient reprocher aux seigneurs de notre république de se ruiner par leur gaspillage, comme il arrivait à maints citoyens de l’ancien régime. Le cas est rare présentement ; ce sont les spéculations malheureuses et le morcellement après décès qui se chargent de faire fondre les plus gros lingots. Qu’ils résistent plus ou moins ou soient remplacés par d’autres de formation nouvelle, leurs propriétaires, pour les employer, se réfugient dans des Fragonards ou des Gainsboroughs à 400 000 francs, dans des tentures des Gobelins à 300 000 francs, dans des yachts de grand tonnage aussi rapides que des paquebots, dans des chasses où 6 000 faisans sont abattus en un jour, dans des écuries de courses peuplées de 200 ou 300 chevaux à l’entraînement, ou dans un boudoir dont l’entretien peut n’être pas moins dispendieux que celui du gibier ou des pur-sang.