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À la même époque, Wagner est errant et proscrit. Chassé de Dresde après l’insurrection de 1849, à laquelle il avait pris part, il se réfugie à Zurich, où pour longtemps il établit sa demeure. Près de Zurich, en 1858, il deviendra l’hôte et l’ami des Wesendonck. L’aventure qui s’ensuivit, puis un séjour à Venise, quelques voyages à Londres et à Paris, dont le dernier pour préparer le Tannhäuser à l’Opéra, tels sont les incidens ou les étapes de la carrière de Wagner en ces vingt années. Quant à son œuvre d’alors, elle va de la représentation à Weimar de Tannhäuser (1849) et de Lohengrin (1850), à la composition des trois premières parties de l’Anneau du Nibelung et de Tristan tout entier.

C’est peut-être assez dire l’intérêt, biographique autant qu’esthétique, de cette correspondance, à cette époque, entre ces deux hommes. Correspondance inégale d’ailleurs : j’entends que Liszt y joue, y soutient jusqu’au bout le rôle le plus noble et le plus généreux. Tantôt il encourage, exalte, ou relève son ami, tantôt il l’apaise et le réprime. Il règle, ou du moins il essaie de régler selon son activité sereine à lui, selon son olympienne sagesse, la fougue, la fièvre, la violence spasmodique et les écarts de tout genre où Wagner se laisse entraîner. Au salut, au service d’un art et d’un artiste que tout de suite il a reconnu comme extraordinaire, unique, Liszt se donne, se prodigue, s’immole sans réserve. Il ne refuse rien, ni de son temps, ni de sa peine, ni, si peu qu’il en ait le plus souvent, de son or ; rien de son esprit et rien de son cœur. Bienfaiteur de Wagner, il n’est pas de bien qu’il ne lui fasse, qu’il ne lui fasse toujours et tout entier.

Bien matériel et pécuniaire d’abord : entre tant de questions, et de tout genre, que traitent les deux amis, la question d’argent tient une place que, pour la dignité de Wagner, on voudrait plus modeste. Trop de lettres, parmi celles de Wagner, sont des lettres de quête. M. Chantavoine, en sa biographie de Liszt, a dû renoncer à les énumérer toutes. Le catalogue, fort abrégé, qu’il en donne, se termine par un significatif et cætera. Il est vrai que le premier « secours, » demandé par Wagner à Liszt, ne fut en réalité que de l’ordre esthétique. Mais il semble bien aussi que déjà le ton et certains termes de la demande aient eu je ne sais quoi d’un peu trop, comment dirai-je, positif et pratique : « Je remarque de plus en plus que moi et mes œuvres, qui ne se répandent guère ou pas du tout, nous pourrions bien n’avoir pas beaucoup d’avenir ; c’est ce qui m’amène insensiblement à l’idée d’exploiter un peu vos bons sentimens à mon égard. » (23 mars 1846.)