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Avec un désintéressement, avec une libéralité sans pareille, Liszt s’institua lui-même, et pour longtemps, le directeur de cette exploitation-là. Pendant vingt années, il prit et garda, sans faiblir une heure, le soin de la gloire de Wagner et plus d’une fois celui de sa vie. Dès 1848, le 23 juin, les demandes de subsides commencent : « Excellent ami, vous me disiez naguère que vous aviez fermé votre piano pour quelque temps ; je suppose donc que vous soyez devenu banquier pour quelque temps. Je suis dans une triste situation, et voilà que je me dis soudain que vous pourriez venir à mon aide… La somme dont il s’agit s’élève à cinq mille thalers… Cher Liszt, avec cet argent vous me rachèteriez de la servitude ; trouvez-vous que, comme serf, je vaille ce prix ? »

Liszt le trouve assurément et ne cessera jamais de le trouver. Mais tous les moyens ne lui paraissent pas bons pour racheter Wagner de la servitude. Wagner, condamné politique, expulsé du royaume de Saxe, ne s’était-il pas dès lors avisé de solliciter pour ses œuvres et pour lui-même la générosité des princes allemands ! C’est d’ailleurs une idée à laquelle il ne se lassera pas de s’attacher et de se rattacher, jusqu’au jour, encore lointain, où le roi de Bavière, — tout seul, — fera de son rêve une réalité. Pour le moment, et très vite, il y renonce. En vingt-quatre heures, il s’aperçoit ou se souvient de son passé récent, assez peu fait pour lui procurer d’officielles faveurs. Et naturellement c’est à Liszt qu’il revient, c’est sur Liszt qu’il retombe : « Si tu veux me rendre un service, envoie-moi un peu d’argent. » Liszt envoie trois cents francs, qui permettent au proscrit de gagner, après Paris, Zurich. Il faut maintenant que sa femme, laissée à Dresde, vienne le rejoindre : « Pauvre femme, si bonne et si fidèle, à qui je n’ai guère donné jusqu’à présent que du chagrin, qui est raisonnable, sérieuse, sans l’ombre d’exaltation, et qui pourtant ne peut se détacher de l’enfant terrible que je suis. Donne-la-moi et tu me donneras tout ce que je pourrais jamais souhaiter. » Pour une centaine de thalers, Liszt aussitôt la lui donne. Cela n’empêche pas Wagner, trois mois après, de souhaiter autre chose : « Avant tout, songe à m’envoyer un peu… un peu d’argent. J’ai besoin d’un peu d’argent et d’un pardessus chaud, vu que ma femme ne m’a pas apporté mon vieux paletot, parce qu’il était en trop piteux état. »

Si mince que soit alors sa fortune, Liszt en arrache périodiquement un lambeau pour l’infortuné qu’il s’est promis de sauver et qu’il sauvera. À ses dons généreux il joint de sages conseils. Les premiers reçoivent le meilleur accueil. Les plus belles lettres de Wagner, les