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n’avait soutenu, relevé, confirmé Wagner, Wagner aurait défailli. Lui-même, au cours de ces vingt années, il en a rendu souvent et hautement témoignage. Dès 1849, il écrit : « Je ne fais pas grand cas de la destinée, mais je sais que les derniers événemens qui ont marqué ma vie m’ont fait entrer dans ma véritable voie : il faut maintenant que je produise les œuvres les plus importantes et les plus sérieuses qu’il me soit donné de faire. Il y a un mois à peine, je ne me doutais pas de ce que je reconnais aujourd’hui comme le plus grave problème de mon existence : ma profonde affection pour Liszt me fait trouver en moi et hors de moi la force de résoudre ce problème. Ce sera là notre œuvre commune. »

En 1850, après la représentation de Lohengrin à Weimar et la publication, comme au lendemain de Tannhäuser, d’un article de Liszt dans le Journal des Débats : « Que ceci te suffise : Je me sens plus que largement récompensé de mes efforts, de mes sacrifices et de mes luttes d’artiste en voyant l’impression que j’ai faite sur toi par tout cela. Être compris d’une manière aussi complète était mon seul désir ; avoir été compris est pour moi la plus douce et la plus chère réalisation de ce désir !!! »

Enfin, en 1851, c’est toujours un article de Liszt qui vient arracher Wagner au doute, ou, pis encore, au dégoût, au mépris de son propre génie : « Le désespoir a tellement envahi mon âme, qu’en pensant à la composition de mon Siegfried, je ne pouvais plus m’empêcher de me moquer de moi-même, fâcheuse disposition d’esprit qui me suivait dans tous mes travaux. Dernièrement, je feuilletais ma partition de Lohengrin ; elle me dégoûta franchement, et les éclats de rire que je poussais par-ci par-là n’avaient rien de gai. Mais tout à coup je te retrouve : tu t’es emparé de moi, tu m’as ravi, réchauffé, enflammé. au point que j’ai fondu en larmes et que brusquement j’en suis revenu à ne pas connaître de plaisir supérieur à celui d’être artiste et de créer des œuvres nouvelles. C’est une chose inouïe que l’influence que tu as exercée sur moi. »

Nietzsche a raconté qu’aux funérailles de Wagner une couronne portait cette inscription : « Erlösung dem Erlöser, Rédemption au rédempteur. » De ce rachat, au moins ici-bas, Liszt aura été le principal artisan. Liszt a compris Wagner autant qu’il l’a aimé. Il l’a compris tout entier ; mais avec cela il l’a compris selon sa mesure, à lui Wagner, en fonction de sa race et de son pays. « La Germanie est ton domaine, et tu es sa gloire. » — « Tu as ta racine dans le sol allemand. » Admirable clairvoyance, et dont les dévots, les fanatiques du