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maître ont quelquefois manqué. Sans réduire Wagner et sans l’isoler, c’est bien ainsi qu’il convient de le « situer » et de le définir.

Libéral, prodigue envers son ami, ou sa « créature, » Liszt, et Liszt musicien , compositeur, le fut de sa substance musicale-elle-même. Sur cette dernière forme, non la moindre, de ses largesses, M. Chantavoine a des pages excellentes. Il signale d’abord, entre Liszt et Wagner, certaines analogies de détail. Par exemple, il rapproche d’un thème de Faust un motif de la Walkyrie ; avec trois mesures d’Orphée il compare un fragment de Siegfried. Rencontres de hasard peut-être, mais que pourtant il serait facile de citer en plus grand nombre. On a rapporté que Wagner assistait un jour avec Liszt à la répétition d’un de ses ouvrages. Entendant passer une réminiscence, ou une citation de ce genre, en souriant il s’excusa. « Laisse donc, aurait répondu Liszt, généreux à son ordinaire, c’est toujours quelque chose de moi qui ne sera pas perdu. » Mais Wagner, — et M. Chantavoine a raison d’y insister, — Wagner doit à Liszt un peu davantage, un peu plus que la lettre (ou la note), quelque chose même de l’esprit. Quand Liszt communique à Wagner ses propres œuvres (les grandes : la sonate en si mineur, les symphonies de Faust et de Dante), Wagner, et Wagner en train d’écrire Siegried, les étudie et les fait siennes. « Elles contribuent dans une mesure probablement assez large à l’évolution de son style entre Tannhäuser et Lohengrin d’une part, Tristan et la Tétralogie de l’autre. Il y trouve l’application symphonique, adoptée désormais par lui, des « motifs conducteurs, » substituée à leur rappel dramatique, auquel il se bornait jusqu’ici [1]. » Liszt écrit modestement à Wagner, en lui offrant sa symphonie de Dante : « De même que Virgile a guidé Dante, de même tu m’as guidé à travers les régions mystérieuses de ces mondes de la musique, si pleins de vie. « Je te crie du fond du cœur :

Tu se’il mio maestro e’l mio autore !


et je te dédie cette œuvre… »

Wagner, en toute justice, aurait dû renvoyer à Liszt au moins un écho de cet hommage et de ces actions de grâces. Mais ce devoir ou cette dette, il s’en acquitte un peu chichement. Non pas qu’il soit, pour Liszt, avare de louanges. Seulement, celles-ci trahissent d’ordinaire, M. Chantavoine encore le constate, je ne sais quoi de guindé et de banal, comme un air de supériorité et de condescendance. C’est

  1. Jean Chantavoine, op. cit.