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Des temps antédiluviens, elle garde le majestueux et sage éléphant, le boa dévorateur et des armées de singes folâtres. Des temps védiques, il lui reste le culte des élémens et des ancêtres. Malgré l’invasion musulmane et la conquête anglaise, la civilisation brahmanique y règne toujours en maîtresse, avec ses milliers de divinités, ses vaches sacrées et ses fakirs, ses temples creusés au cœur des montagnes et ses pagodes monstrueuses dressées au-dessus des forêts et des plaines, pyramides de dieux superposés. On rencontre là les plus violens contrastes sans que personne s’en offusque. Le plus grossier fétichisme y vit en paix avec la philosophie la plus raffinée. À coté du mysticisme et du pessimisme transcendans, les religions primitives y célèbrent encore leurs cultes émouvans.

Les voyageurs qui ont assisté à la fête printanière de Siva, à Bénarès, l’ont constaté. Ils ont vu, non sans étonnement, tout un peuple, brahmanes et maharajas, princes et mendians, sages et fakirs, jeunes hommes demi-nus et femmes d’une beauté merveilleuse, enfans graves et vieillards chancelans sortir comme une marée humaine des palais et des temples qui bordent la rive gauche du Gange sur un parcours de deux lieues. Ils ont vu cette foule, ruisselante de soies somptueuses et de haillons sordides, descendre les escaliers gigantesques, pour laver ses péchés dans les eaux purifiantes du fleuve sacré et saluer de ses cris enthousiastes accompagnés d’une avalanche de fleurs l’Aurore indienne, l’Aurore au front de rose et au cœur d’ambre, — qui précède le soleil fulgurant[1]. Ceux-là ont pu se donner la sensation submergeante du culte védique encore vivant au cœur de l’Inde et des grandes émotions religieuses aux premiers jours de l’humanité aryenne. D’autres voyageurs, poussés par une sorte de piété ancestrale et par la soif des origines, ont pénétré jusqu’aux sources du Gange. Ceux-ci ont goûté une sensation plus rare encore et plus aiguë. Car ils ont entendu les chants sacrés retentir dans la bouche des pèlerins, au point du jour, au bruit des eaux qui fluent des neiges éternelles et aux premières lueurs de l’aube dans le pur éther des cimes himalayennes[2].

  1. Voyez la saisissante description de cette fête dans le livre de M. Chevrillon, Sanctuaires et paysages d’Asie (Le matin à Bénarès).
  2. Voyez les beaux récits du savant indianiste et poète Angelo de Gubernatis dans ses Peregrinazione indiane.