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l’Inde et leurs luttes intestines. Elle diminua aussi chez les conducteurs de ces peuples. Pourtant ils avaient conservé le souvenir éblouissant d’un autre âge, de l’exaltante communion de leurs aïeux lointains avec les pouvoirs cosmiques, avec ceux qu’ils appelaient les Dévas, les Esprits du Feu et de la Lumière, les Animateurs de la Terre et du Ciel. Parfois la conscience d’avoir vécu eux-mêmes en ces temps reculés les traversait comme un fulgurant ressouvenir. Pour le traduire, ils disaient que ces bienheureux ancêtres buvaient la liqueur divine, le breuvage enivrant du sôma dans la coupe des Dieux.

Alors, sentant la barrière croissante qui s’élevait entre eux et le monde divin, voyant le voile s’épaissir de plus en plus, les sages indous furent saisis par la nostalgie de leurs dieux perdus. Ces dieux, qu’ils ne pouvaient plus saisir dans le vol des nuages, dans le rayon solaire, dans l’insondable splendeur du firmament, ils voulurent les retrouver en eux-mêmes, dans les arcanes du monde intérieur, par la puissance de la méditation. — Suprême effort, prodigieuse aventure. Elle fut tentée dans le recueillement et le silence, dans la paix profonde des solitudes himalayennes.

— Et les richis retrouvèrent leurs Dieux perdus. — Ils les retrouvèrent parce que l’homme et l’univers sont tissés d’une trame commune et que l’âme humaine en se repliant sur elle-même se sent pénétrée peu à peu par l’onde de l’Âme universelle. Immobiles et les yeux fermés, les richis s’enfoncèrent dans l’abîme du silence qui les enveloppait comme un océan ; mais, à mesure qu’ils y plongeaient, une lumière douce et fluide jaillissait d’eux-mêmes comme une source blanche et emplissait lentement l’immensité bleuâtre. Cette lumière plastique semblait animée par un souffle intelligent. Des formes de toute sorte s’y mouvaient. Au milieu d’elles apparaissaient, en couleurs éclatantes, les archétypes de tous les êtres et les états primitifs de la terre, dont l’image flotte dans la lumière astrale en clichés vivaces. Ils virent le soleil sortir de la nuit saturnienne et l’appelèrent « l’œuf d’or, l’œuf du monde. » — Ainsi, par degrés et par lentes étapes, les richis s’immergèrent dans l’Au-delà, à la source des choses, dans la sphère de l’Éternel. Ils appelèrent Sarasvati cette lumière hyperphysique et divine qui les avait pénétrés d’une félicité inconnue. Ils nommèrent Brahmân. le pouvoir créateur qui moule sa pensée en formes