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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

brahmanisme et à la brillante civilisation qu’il sut modeler avec les élémens les plus divers, dans la somptuosité troublante de la nature tropicale, sous le bouillonnement fiévreux de races bigarrées.

II. — LA CIVILISATION BRAHMANIQUE. LES TROIS MONDES : BRAHMA, VICHNOU, SIVA. TRIOMPHE DE L’ÉTERNEL FÉMININ : L’ÉPOUSE ET LA DANSEUSE SACRÉE

Une religion ne révèle sa nature que par la civilisation qu’elle enfante. C’est dans son expression humaine que le divin manifeste sa pensée maîtresse et sa force plastique. La société brahmanique, ébréchée et minée par les siècles, mais dont les cadres subsistent jusqu’à nos jours, est fondée sur le régime des castes. La division de la société en classes diverses est commune à tous les temps et à tous les peuples. Les raisons et les modes de l’inégalité changent, mais l’inégalité elle-même demeure comme une loi de la nature, comme une condition de la vie et du travail. L’Inde a poussé cette loi à l’extrême, et nulle part le système des cloisons étanches entre les classes sociales ne fut appliqué avec autant de rigueur. Le Code indou punissait d’une déchéance irrémédiable l’homme ou la femme qui se mariaient dans une caste inférieure. Quand nous lisons dans les lois de Manou : « Les Brahmanes sortent de la tête de Brahma ; les guerriers de ses bras ; les marchands de son ventre ; les artisans de ses pieds, » nous sourions de cette hardie métaphore, qui nous semble à la fois insolente et grotesque, et nous n’y voyons que la ruse de prêtres ambitieux pour dominer des rois barbares et gouverner un peuple enfant. Cette maxime étrange est cependant la formule théologique d’une ancienne et profonde sagesse. Traduite en notre langage moderne, la loi exprimée par l’adage brahmanique pourrait se formuler ainsi : La nature est aristocratique, et l’univers est une hiérarchie de forces qui se reflète dans l’humanité par une échelle de valeurs.

Les brahmanes croyaient à deux sortes d’atavismes concordans pour l’homme : un atavisme spirituel provenant des existences antérieures de son âme ; un atavisme corporel provenant de ses ancêtres. Les Manous prévédiques ou conducteurs de peuples avaient désigné les âmes d’après les astres qui représentaient leurs qualités et d’où, d’après eux, elles tiraient leur