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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

fureur du jeu de dés, le roi Naal engage son royaume et sa femme, puis, saisi de désespoir, l’abandonne dans une forêt. Le roi Douchanta, après avoir séduit Sakountala dans l’ermitage de Canva, ne veut plus la reconnaître et la repousse. Il est vrai que cet oubli est motivé par la malédiction d’un ascète irascible, mais le caractère du royal époux n’en demeure pas moins diminué.

C’est la femme, enfin de compte, qui triomphe dans la poésie hindoue. À elle les beaux rôles, les sentimens profonds, les fières résolutions. Damayanti, Sita et Sakountala sont également adorables ; cependant elles ont des figures individuelles et nettement dessinées. Elles brillent l’une à côté de l’autre comme le diamant, le saphir et le rubis. Quelle grâce à la fois ingénue et impétueuse en Damayanti « éblouissante de teint, aux yeux superbes, dont la beauté resplendissante fait pâlir la lune. » Mise en demeure de choisir entre les Dévas immortels qui réclament sa main et le roi Naal, elle ne se laisse ni intimider, ni éblouir par la gloire des Dieux. Elle leur préfère l’homme, qui porte noblement sur son front l’ombre de la douleur et de la mort, parce qu’ainsi « elle le trouve plus beau. »

Quant à l’héroïque Sita, c’est le type accompli de l’épouse indoue. Lorsque Rama, exilé par son père dans les forêts, veut partir seul, elle lui dit : « Un père n’obtient pas la récompense ou le châtiment par les mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père ; chacun d’eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour lui-même, sans partager avec un autre. Seule, l’épouse dévouée à son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux ; je te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne voudrais pas habiter le ciel même, noble enfant de Raghou. Tu es mon seigneur, mon maître, ma route, ma divinité même ; j’irai donc avec toi ; c’est là ma résolution dernière. » — Que dire de la ravissante Sakountala ? Il n’est guère dans toutes les littératures de jeune fille plus séduisante par sa grâce mutine, sa coquetterie naïve, son charme insinuant. Sa pudeur frémissante exhale un parfum d’innocence et de volupté suave. « Grands yeux, sourcil vainqueur, liane fine qui ploie au souffle de l’amour, » dit son royal amant. C’est une sensitive brûlante. Il faut voir « briller et languir ses yeux qu’allonge l’antimoine » pour deviner les troubles, les ardeurs que renferment ses silences passionnés.