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d’ailes. La superbe coryphée porte le bandeau royal, le diadème et une cuirasse étincelante de pierreries. Les instrumens à cordes résonnent, les bambous marquent la mesure, et les danseuses sacrées commencent leurs évolutions. Elles se nouent en guirlande ou s’égrènent comme un collier de perles sur la terrasse. Puis, scandant leurs pas sur la musique et interprétant la mélopée du rhapsode, elles se prosternent en adoration devant la sublime coryphée, ou l’enveloppent de groupes expressifs, flexibles comme des lianes avec leurs mains fluides et leurs doigts de sensitives. Alors les lumineuses dévadassis, aux visages d’ambre et d’opale, aux yeux dilatés, sont vraiment devenues les messagères des Dévas, les Apsaras elles-mêmes. Car elles semblent apporter aux hommes les âmes des héros dans leurs tendres bras de vierges et les incarner dans leurs corps frémissans comme en des calices purs et parfumés… On conçoit qu’en s’imprégnant de tels spectacles le paria lui-même avait un pressentiment lointain, mais grandiose, des arcanes profonds de la sagesse védique et d’un monde divin.

Dira-t-on que cette évocation de la Dévadassi n’est qu’une idéale rêverie à propos de la bayadère, sirène capiteuse de grâce et de volupté ? — Telle n’est point l’impression de ceux qui ont visité les ruines colossales d’Angkor-Tôm, au Cambodge, et qui ont subi le charme étrange de ses étonnantes sculptures[1].

Merveille architecturale d’une civilisation disparue, ces ruines surgissent comme une cité fantastique au fond d’une immense forêt, dont la solitude sauvage les protège et les submerge à demi de ses végétations luxuriantes. Le voyageur pénètre dans le sanctuaire par une porte surmontée d’un masque énorme de Brahma et flanquée de deux éléphans de pierre que les lianes étreignent depuis mille ans sans pouvoir les étouffer. Au milieu de la cité sainte, trône la pagode centrale, cathédrale écrasante. Le visiteur entre au cœur du temple et chemine des heures sous les voûtes sombres de ces cloîtres sans fin, où des colosses

  1. Voir les lithographies qui reproduisent l’ensemble et les détails des temples d’Angkôr-Tôm et d’Angkôr-Watt dans le Voyage au Siam et au Cambodge, par Henri Mouhot (Hachette) et le chapitre sur l’Art Khmer, dans le curieux livre d’Émile Soldi sur les Arts méconnus (Leroux).