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À ce moment, surgit du monde brahmanique un homme qui le premier osa le combattre à outrance. Mais, chose curieuse, tout en le combattant, il devait pousser à l’extrême sa pensée secrète et fixer son idéal moral en la figure inoubliable du renoncement parfait. Sa doctrine nous apparaît comme l’exagération et l’envers négatif du brahmanisme. C’est la dernière bordée du génie indou dans l’océan de l’infini, bordée d’une hardiesse et d’une témérité éperdue, qui se termine par un effondrement. Mais de cet effondrement, nous verrons ressortir deux grandes idées comme des oiseaux migrateurs échappés d’un naufrage. Idées fécondes, idées mères, elles iront porter la quintessence de la sagesse antique en Occident, qui la transformera selon son génie et sa mission.

I. — LA JEUNESSE DE BOUDDHA

Entre les contreforts népalais de l’Himalaya et la rivière Rohini, prospérait jadis la race des Çakias. Ce mot signifie les Puissans. Vastes plaines marécageuses, abreuvées par les torrens de la montagne, le travail de l’homme en avait fait une contrée riche et florissante, coupée de forêts touffues, de claires rizières, de grasses prairies nourricières de chevaux splendides et de bétail opulent. Là naquit, au vie siècle avant notre ère, un enfant du nom de Sidartha. Son père Soudodona était un des nombreux rois de la contrée, souverains sur leur domaine comme le sont encore officiellement les rajahs d’aujourd’hui. Le nom de Gotama, que la tradition donne au fondateur du bouddhisme, semble indiquer que son père descendait d’une famille de chanteurs védiques portant ce nom. L’enfant, qui fut consacré à Brahma devant l’autel domestique où brûlait le feu d’Agni, devait être, lui aussi, un chanteur et un charmeur d’âmes, mais un chanteur d’un genre unique. Il ne devait célébrer ni l’Aurore au sein de rose et au brillant diadème, ni le Dieu solaire à l’arc étincelant, ni l’Amour dont les flèches sont des fleurs, et dont l’haleine seule étourdit comme un parfum violent. Il devait entonner une mélodie funèbre, étrange et grandiose, et tenter d’envelopper les hommes et les dieux dans le linceul étoilé de son Nirvana. Les grands yeux fixes de cet enfant, qui luisaient sous un front extraordinairement bombé (c’est ainsi que la tradition a toujours figuré le Bouddha), regardaient le