Page:Revue des Deux Mondes - 1911 - tome 1.djvu/674

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
668
668
REVUE DES DEUX MONDES.

amis, à ses précepteurs, à ses parens. Ses amis avaient répondu en riant : « Que nous importe ? » Le brahmane précepteur avait dit : « Les sages ascètes peut-être le savent. » Ses parens avaient soupiré : « Brahma ne veut pas qu’on le sache. »

Pour se conformer à la coutume, Gotama se maria et eut de sa femme un enfant du nom de Rahoula. Cet événement ne put dissiper son trouble ni changer le cours de ses pensées. Le jeune prince dut s’émouvoir des tendres liens dont l’épouse amoureuse et l’enfant innocent enlaçaient son cœur. Mais que pouvaient les caresses d’une femme et le sourire d’un enfant sur cette âme que torturait la douleur du monde ? Il n’en ressentit qu’avec plus d’angoisse la fatalité qui l’enchaînait à la souffrance universelle, et le désir de s’en affranchir n’en devint que plus aigu.

La légende a rassemblé en un seul épisode les impressions qui portèrent Gotama à son pas décisif. Elle rapporte que, dans une promenade, Gotama rencontra un vieillard, un malade et un mort. L’aspect de ce corps, chancelant et décrépit, de ce pestiféré couvert d’ulcères et de ce cadavre en décomposition auraient agi sur lui comme un coup de foudre en lui révélant la fin inéluctable de toute vie et le fond le plus noir de la misère humaine. C’est alors qu’il aurait résolu de renoncer à la couronne et de quitter pour toujours son palais, sa famille et son enfant pour se vouer à la vie ascétique. Celte tradition ramasse en une scène dramatique et en trois exemples les expériences et les réflexions de longues années. Mais ces exemples sont frappans, ils peignent un caractère, ils découvrent les mobiles de toute une existence. Un document en langue pâli, qui remonte à cent ans après la mort de Bouddha et où l’on sent encore sa tradition vivante, lui fait dire parlant à ses disciples : « L’homme de tous les jours, l’homme insensé éprouve du dégoût et de l’horreur devant la vieillesse. Il sait que la vieillesse l’atteindra lui-même. Mais il ajoute : « Cela ne me regarde pas. » En y pensant, je sentis tomber en moi tout le courage de la jeunesse. » Le fait est que, dans toutes les prédications de Bouddha et dans toute la littérature bouddhiste, la vieillesse, la maladie et la mort reviennent sans cesse, comme les trois exemples typiques des maux inévitables de l’humanité.

Gotama avait vingt-neuf ans lorsqu’il prit le parti définitif de quitter le palais de son père et de rompre toute attache avec