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Cette région lugubre était réellement un enfer, car on y était ballotté du brasier d’un désir impossible à étancheraux ténèbres de l’angoisse dans le vide glacé. Çakia Mouni crut apercevoir le prince de ce royaume. C’était celui que les poètes peignent sous la figure de Kama, le dieu du Désir. Seulement, au lieu d’avoir une robe de pourpre, une couronne de fleurs et l’œil souriant derrière son arc tendu, il était vêtu dan linceul, couvert de cendres et brandissant un crâne vide. Kama était devenu Mâra, le dieu de la Mort.

Quand Çakia Mouni s’éveilla après la première nuit de son initiation, son corps ruisselait d’une sueur froide. Sa gazelle familière, sa chère compagne, s’était enfuie. Avait-elle eu peur des ombres frôlées par son maître ? Avait-elle flairé le dieu de la Mort ? Gotama restait immobile sous l’arbre de la méditation aux cent mille feuilles bruissantes, car son engourdissement l’empêchait de bouger. Le pâtre attentif vint le ranimer en lui apportant du lait mousseux dans une noix de coco.

La seconde nuit, le solitaire entra au monde des âmes heureuses. Devant ses yeux fermés passèrent des pays flottans, des îles aériennes. Jardins enchantés, où les fleurs et les arbres, où l’air embaumé et les oiseaux, où le ciel, les astres et les nuages transparens comme la gaze de mousseline semblaient caresser l’âme et parler intelligemment la langue de l’amour et se mouler en formes significatives, pour exprimer des pensées humaines ou de divins symboles. Il vit ces âmes cheminant par couples ou par groupes, absorbées les unes dans les autres ou couchées au pied d’un maître. Et le bonheur qui débordait de leurs regards, de leurs attitudes, de leurs paroles, semblait pleuvoir d’un monde supérieur qui planait sur eux, vers lequel parfois se tendaient leurs bras et qui les joignait tous dans une céleste harmonie. Mais soudain Gotama vit quelques-unes de ces figures pâlir et frissonner. Il s’aperçut alors que chacune de ces âmes était reliée au monde inférieur par un fil imperceptible. Ce réseau de filamens descendait dans les profondeurs à travers un nuage pourpre qui s’élevait de l’abîme. À mesure que le nuage pourpre montait, il foncissait, et le paradis aérien devenait plus pâle. Et Gotama devina le sens de sa vision. Il comprit que ces cordons subtils étaient les attaches indestructibles, les restes de passions humaines, les inextinguibles désirs, qui reliaient toujours ces âmes bienheureuses à la terre et les for-