Page:Revue des Deux Mondes - 1911 - tome 1.djvu/680

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
674
674
REVUE DES DEUX MONDES.

toutes ces marées d’âmes, gonflées de désir et de souffrance, comme le vent de la tempête boit l’écume de l’Océan… Ils étaient donc coupables, eux aussi ! Et, comme la vue panoramique du voyant embrassait des perspectives d’espace et de temps de plus en plus vastes, comme son esprit volait d’âges en âges, il crut voir ces dieux entraînés dans le naufrage final de leurs mondes, engloutis dans le sommeil cosmique, forcés à mourir et à renaître, eux aussi, d’éternité en éternité, en donnant le jour à des mondes toujours malheureux !

Alors l’univers entier apparut à Çakia Mouni comme une roue effroyable, sur laquelle sont liés tous les êtres, avec les hommes et les dieux. Aucun moyen d’échapper à la loi inéluctable qui fait tourner la roue. De vie en vie, d’incarnation en incarnation, imperturbablement, tous les êtres recommencent toujours en vain la même aventure et sont impitoyablement broyés par la douleur et la mort. En arrière comme en avant s’étend l’incommensurable passé, l’incommensurable avenir de souffrance par la succession infinie des existences. D’innombrables périodes du monde s’écoulent en myriades d’années. Terres, cieux, enfers, lieux de torture, naissent et disparaissent comme ils ont surgi pour être balayés depuis des éternités. Comment échapper à cette roue ? Comment mettre fin au supplice de vivre ?

De cette vision l’ascète s’éveilla dans un vertige d’épouvante. Le vent du nord avait soufflé toute la nuit sur l’arbre de la connaissance aux cent mille feuilles bruissantes. L’aube blanchissait à peine, et une pluie froide tombait. La gazelle était revenue et s’était couchée aux pieds du solitaire en léchant ses pieds glacés. Il la toucha ; elle était glacée elle aussi. Alors il l’attira dans ses bras pour la réchauffer sur son cœur, et Çakia Mouni se consola, pendant une heure, de la douleur du monde, en serrant sur sa poitrine une pauvre gazelle.

Gotama n’avait pas l’habitude de prier. Il n’attendait rien des dieux, mais tout de lui-même et de sa méditation. Il ne leur en voulait pas, il ne les accusait pas. Il les enveloppait seulement de sa grande pitié. N’étaient-ils pas entraînés, eux aussi, dans l’illusion fatale du devenir par le désir universel, par la soif effrénée d’être et de vivre ? Comment les dieux, qui ne peuvent se sauver eux-mêmes, sauveraient-ils les hommes ? — Pourtant, avant sa quatrième nuit, Çakia Mouni accablé d’angoisse de-