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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

manda à l’Innommable, au Non-manifesté, à Celui que le clairvoyant même ne peut apercevoir, de lui révéler l’arcane du repos éternel et de la félicité.

En s’endormant, il revit la terrible roue de l’existence comme un cercle d’ombre peuplé de fourmilières humaines. La roue infatigable tournait lentement. Çà et là, quelques vaillans lutteurs, quelques sublimes ascètes émergeaient au-dessus du cercle d’ombre dans le halo de la lumière environnante. C’étaient les sages ascètes, les Bodisatvas qui l’avaient précédé. Mais aucun d’eux n’était parvenu au repos définitif, au salut véritable. Car tous étaient retombés dans le cercle d’ombre, tous avaient été repris par la roue fatale, — Alors Çakia Mouni éprouva la plus grande de ses douleurs, un brisement de tout son être avec le brisement du monde des apparences. Mais à ce déchirement suprême succéda une ineffable félicité. Il se sentit plongé dans une mer profonde de silence et de paix. Là, plus de forme, plus de lumière, plus de remous de vie. Son être se dissolvait délicieusement dans l’âme dormante du monde que n’agitait plus aucun souffle, et sa conscience s’évanouit dans cette immensité bienheureuse. — Il avait atteint le Nirvana.

Si Çakia Mouni avait eu la volonté d’aller plus loin et la force de s’élever au-dessus du sommeil cosmique, il eût entendu, il eût vu, il eût senti bien autre chose encore. Il eût entendu le Son primordial, la Parole divine qui enfante la Lumière ; il eût entendu cette musique des sphères qui met en branle les astres et les mondes. Emporté sur les ondes de cette harmonie, il eût vu l’effulguration du soleil spirituel, du Verbe créateur. Là, le désir suprême de l’amour s’identifie avec la joie brûlante du sacrifice. Là, on est au-dessus de tout en traversant le tout, car on voit le fleuve du temps sortir de l’éternité et y revenir. Là, on n’est séparé de rien et un avec tout dans la plénitude de l’être. On plane au-dessus de toutes les douleurs parce qu’on aide à les transformer en joies. Là, toutes les souffrances se fondent dans une félicité unique, comme les couleurs du prisme dans le rayon solaire. Là, on atteint le repos dans l’action transcendante et la personnalité suprême dans l’absolu don de soi. Là, on ne condamne pas la vie, parce qu’on a bu l’essence divine à sa source. Libre, entièrement affranchi et désormais infrangible, on y rentre pour la recréer plus belle. De cette sphère de la Résurrection, pressentie par la sagesse égyp-