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tienne et par les mystères d’Éleusis, devait descendre le Christ.

Mais Çakia Mouni n’était point destiné à faire connaître au monde le verbe de l’amour créateur. Son rôle fut grand cependant, car il devait lui révéler la religion de la pitié et la loi qui relie entre elles les incarnations humaines. Mais il s’arrêta, dans son initiation à la Mort mystique, sans parvenir jusqu’à la Résurrection. Le Nirvâna, qu’on a voulu faire passer pour l’état divin par excellence, n’en est que le seuil. Bouddha ne l’a point dépassé[1].

Après la quatrième nuit de son illumination, dit la tradition, Gotama éprouva une grande joie, une force nouvelle inondait ses veines et l’animait d’un grand courage. Il sentit que, par l’atteinte du Nirvâna, il était à jamais délivré de tout mal. Trempé dans la mort comme dans les eaux du Styx, il se sentait invincible. Gotama Çakia Mouni avait vécu. Des pieds à la tête, de la moelle des os au sommet de l’âme, il était devenu le Bouddha, l’Éveillé. Avec la vérité conquise, il voulait sauver le monde. Il passa plusieurs jours à réfléchir sur ce qu’il avait traversé. Il se rendit compte de la logique secrète qui reliait entre elles les visions qu’il avait eues. Il en vint ainsi à formuler sa doctrine en repassant dans son esprit l’enchaînement des causes et des effets qui amènent la souffrance. « De la non-connaissance viennent les formes (Sankara), les formes de la pensée, qui donnent la forme aux choses. Des formes naît la conscience et ainsi, par une longue série de procédés intermédiaires, du désir des sens naît l’attachement à l’existence, de l’attachement vient le devenir, du devenir la naissance, de la

  1. J’ai tenté ici de remettre le Nirvâna à sa place dans l’ordre des phénomènes psychiques de l’initiation. Cela est essentiel pour bien comprendre la personne de Bouddha et son rôle dans le monde. Car sa doctrine et son œuvre en découlent. La valeur d’un initié, d’un réformateur ou d’un prophète quelconque, dépend, en premier lieu, d’une vue intensive et directe de la vérité. Sa doctrine n’est jamais autre chose qu’une explication rationnelle de ce phénomène initial, qui est toujours, sous une forme ou sous une autre, une révélation ou une inspiration spirituelle. Le Nirvâna apparaît comme l’avant-dernière étape de la haute initiation, devinée par la Perse, l’Égypte et la Grèce et que le Christ vint accomplir. Ce que le bouddhisme appelle l’extinction ou la fin de l’illusion n’est qu’un état psychique intermédiaire, la phase neutre, atone et amorphe, qui précède le jaillissement de la vérité suprême. Mais c’est une grande chose et un grand rôle d’avoir comme le Bouddha réalisé complètement dans sa vie toutes les phases de l’initiation, comme le Christ devait les réaliser dans la sienne en les couronnant par la résurrection.