Page:Revue des Deux Mondes - 1911 - tome 1.djvu/691

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
685
685
LE MYSTÈRE DE L’INDE.

paroles furent : « — Courage, mes disciples. Je vous dis : Tout ce qui est devenu est périssable. Luttez sans cesse[1]. »

La nuit tombait. Et voici que la face et le corps du sublime se mirent à reluire comme s’ils devenaient transparens. Ce rayon mystérieux dura jusqu’à son dernier soupir, puis s’éteignit brusquement. Aussitôt, du sommet des deux arbres, une pluie de fleurs tomba sur le Bouddha qui venait dentier dans le Nirvana.

À ce moment, les femmes de Kousinara, qu’on avait toujours tenues loin du maître par son ordre, supplièrent qu’on les laissât voir le Bienheureux. Ananda le leur permit, malgré les protestations des autres. Elles s’agenouillèrent près du cadavre, se penchèrent sur lui en sanglotant et inondèrent de larmes brûlantes la face glacée du maître, qui, vivant, les avait bannies de sa vue.

Ces détails touchans, cette auréole discrète que la tradition fait planer sur la mort de Bouddha peignent peut-être mieux encore ce qui se passa dans le tréfonds de sa conscience et dans celle de ses disciples que leurs derniers entretiens. Comme une vague de l’Invisible, le merveilleux envahit le vide du Nirvâna. Ainsi les puissances cosmiques combattues ou écartées par Çakia Mouni comme dangereuses, parce qu’il voyait en elles les tentatrices du fatal Désir, les forces qu’il avait jalousement proscrites de sa doctrine et de sa communauté, fleurs de l’Espérance, Lumière céleste, Éternel-Féminin, ces tisseuses infatigables de la vie terrestre et divine, hantent sa dernière heure. Subtiles, enlaçantes, irrésistibles, elles viennent le frôler et cueillir l’âme de l’ascète redoutable pour lui dire — qu’il ne les a ni supprimées, ni vaincues.

V. — CONCLUSION

Il est aisé de faire la critique du bouddhisme au point de vue philosophique. Religion sans Dieu, morale sans métaphysique, il ne jette aucun pont entre le fini et l’infini, entre le temps et l’éternité, entre l’homme et l’univers. Or, trouver ce pont est le besoin suprême de l’homme, la raison d’être de la religion et de la philosophie. Bouddha fait sortir le monde

  1. Cela est stoïque et grand, mais combien plus grande la parole du Christ : « Et voici que je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. »