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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

est pas non plus dont le vulgaire puisse faire de plus grands abus. Pour exprimer la fascination singulière, le charme insinuant et redoutable que ce mystère a exercé de tous temps sur les âmes ardentes et songeuses, qu’on me permette de rappeler ici une vieille légende indoue.

En des jours très anciens, dit cette légende, une nymphe céleste, une Apsara, voulant séduire un ascète, qui s’était montré insensible à toutes les tentations du ciel et de la terre, eut recours à un stratagème ingénieux. Cet ascète habitait dans une forêt vierge, inextricable, effrayante, au bord d’un étang couvert de toutes sortes de plantes aquatiques. Lorsque des apparitions infernales ou célestes venaient planer sur le miroir de l’onde pour tenter le solitaire, il baissait les yeux pour regarder leur reflet dans l’étang sombre. L’image renversée et déformée des nymphes ou des démones tentatrices suffisait pour calmer ses sens et rétablir l’harmonie dans son esprit troublé. Car elle lui montrait les conséquences qu’aurait sa chute dans la matière fangeuse.

L’Apsara rusée imagina donc de se cacher dans une fleur pour séduire l’anachorète. Des profondeurs ténébreuses de l’étang elle fit sortir un lotus merveilleux ; mais ce n’était pas un lotus comme les autres. Ceux-ci, comme on sait, replient leurs calices sous l’eau pendant la nuit et n’en sortent qu’au baiser du soleil. Ce lotus-là, au contraire, demeurait invisible le jour. Mais, la nuit, quand la lumière rosée de la lune glissait par-dessus l’épaisse crinière des arbres sur l’étang immobile, on voyait frémir sa surface et, de son sein noir, sortait un lotus géant d’une blancheur éclatante, aux mille feuilles et grand comme une corbeille de roses. Alors, de son calice d’or, vibrant sous le rayon enflammé de la lune, sortait la divine Apsara, la nymphe céleste, au corps lumineux et nacré. Elle tenait au-dessus de sa tête une écharpe étoilée, arrachée au ciel d’Indra. — Et l’ascète, qui avait résisté à toutes les autres Apsaras descendues directement du ciel, céda au charme de celle-ci, qui, née d’une fleur de l’onde, semblait remonter de l’abîme et être à la fois la fille de la terre et la fille du ciel. — Eh bien ! de même que la nymphe céleste sort du lotus épanoui, de même, dans la doctrine de la réincarnation, l’âme humaine sort de la nature aux mille feuilles comme la dernière et plus parfaite expression de la pensée divine.