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LE MYSTÈRE DE L’INDE.

sive sévérité de sa discipline morale, et quoique la pitié qu’il prêchait établît entre les hommes un lien de fraternité universelle, son œuvre fut donc partiellement négative et dissolvante. Cela est prouvé par l’histoire du bouddhisme. Socialement et artistiquement, il n’a rien créé de fécond. Là où il s’installe en bloc, il engendre la passivité, l’indifférence et le découragement. Les peuples bouddhistes sont demeurés à l’état de stagnation. Ceux qui, comme le Japon, ont déployé une activité surprenante, l’ont fait par des instincts et des principes contraires au bouddhisme. Le Bouddha eut cependant un grand mérite et un grand rôle. Il divulgua la doctrine de la réincarnation, qui, avant lui, était restée le secret des brahmanes. Par lui, elle se répandit hors de l’Inde et entra dans la conscience universelle. Quoique repoussée officiellement ou voilée par la plupart des religions, elle ne cessa plus de jouer dans l’histoire de l’esprit humain le rôle d’un ferment vivace. Seulement, ce qui avait été pour Bouddha une raison de se renoncer et de mourir devint pour des âmes plus énergiques et des races plus fortes une raison de s’affirmer et de vivre.

Quelle autre allure, en effet, et quelle autre couleur prendra l’idée de la pluralité des vies chez les Aryens ou même chez les Sémites qui l’adopteront ! Que ce soit sur les bords du Nil, à Éleusis ou à Alexandrie, qu’il s’agisse des successeurs d’Hermès, d’Empédocle, de Pythagore ou de Platon, elle prendra un caractère héroïque. Ce ne sera plus la roue fatale de Bouddha, mais une fière ascension dans la lumière. L’Inde tient les clés du passé, elle ne tient pas celles de l’avenir ; c’est l’Épiméthée des peuples, mais non pas leur Prométhée.

Elle s’est endormie dans son rêve. L’initié aryen, au contraire, apporte dans l’idée de la pluralité des existences ce besoin d’action et de développement infini qui brûle dans son cœur comme la flamme inextinguible d’Agni. Il sait que l’homme ne possède que la terre qu’il arrose de sa sueur et de son sang, qu’il n’atteint que le ciel auquel il aspire de toute son âme. Il sait que l’univers est une formidable tragédie, mais que la victoire est aux croyans et aux courageux. La lutte elle-même est pour lui un plaisir et la douleur un aiguillon. Il l’accepte au prix des joies sublimes de l’amour, de la beauté et de la contemplation. Il croit à l’avenir de la terre comme à l’avenir du ciel. Les existences successives ne l’effrayent pas, à cause