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REVUES ÉTRANGÈRES. 450 par le désir de gagner les deux thalers que chacun de nous s’était engagé à payer pour les frais de l’excursion : à cela j’avais réussi, et alors je m’étais laissé emporter par l’espoir que je pourrais obtenir ainsi lout l’argent nécessaire pour le paiement de mes dettes. Mais il en avait été de ce plan nouveau comme naguère de mon projet de composition musicale, lorsque j’avais espéré apprendre au plus vite tous les sercrets de la musique en li- sant la Méthode de Logier, et puis m’étais vu arrêta par des obstacles inattendus : force m’avait été de reconnaître que la réalité ne s’accommo- dait pas de la hâte de mes désirs. Et de cette manière, je restai, pendant près de trois mois, si profondément sai-i de la rage du jeu que toutes mes autres passions se dépouillèrent entièrement de leur ancienne séduction pour moi. Ni la salle d’escrime, ni le cabaret, ni le terrain des duels ne me revirent plus; tout le long du jour, je ne songeais qu’à découvrir un moyen quelconque de me procurer l’argent indispensable pour mon jeu de la soirée et de la nuit suivantes. En vain ma mère, qui d’ailleurs n’avait aucun soupçon de mon indigne conduite, s’ingéniait-elle de toutes ses forces à faire cesser mes sorties nocturnes; quittant la maison vers midi, jamais je n’y rentrais qu’à l’aube du lendemain, en escaladant la porte de la cour, dont je n’avais pas pu me procurer la clef. Et, peu à peu, le désespoir de la malechance exalta ma passion jusqu’à la folie : indifférent à tout ce qui, jusque-là, m’avait le plus séduit dans la vie d’étudiant, absolument insou- cieux de l’opinion de mes anciens camarades, je me terrais dans les petits tripots de Leipzig, en compagnie des plus misérables rebuts de l’université. Enfin mon désespoir croissant m’inspira l’idée de suppléer à la chance par l’habileté. Il me sembla que le gain n’était possible qu’à la condition de mettre au jeu une somme importante ; et je résolus d’employer à cette tentative nouvelle le montant de la pension de ma mère, que j’avais été chargé de toucher. Bientôt, de tout l’argent que j’avais apporté, il ne me resta plus qu’un dernier thaler ; et l’émotion avec laquelle je finis par mettre encore, sur une carte, ce thaler-là, m’apparut comme entièrement nouvelle, parmi toutes les impressions précédentes de ma jeune vie. Mais c’est que, avec ce dernier thaler, c’était tout mon avenir que je jouais : car, si je le perdais, je ne pouvais songer à rentrer dans ma famille, et déjà je me voyais m’enfuyant au hasard, dès l’aube, par les champs et les bois, comme l’enfant prodigue. Cette exaltation désespérée s’empara de moi avec tant de violence que c’est presque à mon insu que, ma carte ayant gagné une première fois, je laissai mon argent comme enjeu, à plusieurs reprises, pour les parties suivantes, jusqu’à un moment où je m’aperçus que mon gain s’était accru considérablement. Sans arrêt, maintenant, je gagnais. J’avais une telle confiance que je risquais les coups les plus hardis ; et puis, soudain, une sorte d’illumination se produisit en moi, et je compris clairement que c’était la dernière fois que je jouais. Ma chance était si évidente, si prodigieuse que les banquiers se virent contraints d’arrêter la partie. Non seulement j’avais regagné, en quelques heures, tout l’argent perdu au jeu depuis plusieurs mois : je me trouvais avoir encore de quoi payer toutes mes autres dettes. Et, en vérité, c’était une chaleur sacrée qui, de minute en minute, me remplissait pendant cette aventure. A chaque surcroît de ma chance, je sentais très nettement comme la présence d’un