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MADAME DE STAËL ET MONSIEUR NECKER.

en lisant ma lettre, et qu’à présent, il faut recommencer une nouvelle négociation. Moi, je crois encore que cette forme plus timide doit mieux convenir à son caractère, et, dans quinze jours, je prétexterai une maladie de ma fille et j’arriverai en écrivant seulement à Lebrun, car le Premier Consul ayant dit : je ne lui répondrai pas, je trouve qu’il serait inconvenable d’écrire encore ; s’il me refuse dans ce moment-là, je partirai pour Berlin. Ce que j’entends par ce mot : s’il me refuse, c’est-à-dire s’il m’envoie l’ordre de partir ; toute autre insinuation ne me suffira pas. Je suis comme cet Irlandais qui attendait d’être jeté d’un troisième étage en bas pour ne plus revenir. Mais ce qui serait fâcheux pour moi, c’est qu’il partît et fût longtemps absent, car, entre autres inconvéniens, cette maison serait inhabitable pour moi, et surtout pour Albertine, dès qu’il ferait humide ou froid. Aie la bonté, cher ami, de me répondre sur tout cela ; tu pourrais prendre le même moyen que je prends pour t’écrire et adresser à Maradan, en m’en prévenant, le paquet avec dessus : pour Eugène, afin que, dans la foule de paquets qu’ils reçoivent, ils ne confondent pas celui-là. Je crois que je pourrai louer une autre maison beaucoup plus près de Paris, mais je t’avoue que cette existence proscrite et solitaire, au milieu d’un pays tel que celui-ci, est bien peu de mon goût, et que je me sens plus de goût pour aller ailleurs tenter d’autres hasards. Il y aurait de retourner vers toi et tu ne peux pas douter que mon cœur ne bondisse à l’idée de te revoir, mais il y a là dedans un air battu qui me frappe encore plus ici que de loin, et je conviens que je veux un succès pour cet hiver.

En attendant l’arrivée d’un homme qui m’apportera des lettres de Paris, je veux te dire quelques faits qui ne s’écrivent point par la poste. Ce qui s’est passé à Saint-Domingue est horrible et le tout pour complaire au général Le Clerc[1], car on aurait fait avec Toussaint Louverture le traité qu’on aurait voulu et un beaucoup plus avantageux que celui auquel on est obligé de se soumettre, aujourd’hui que les nègres sont maîtres de tout l’intérieur de l’ile. Les noyades ont été exécutées là comme à Nantes. Une fois que les nègres ont attaqué le Cap, on a eu l’idée que peut-être les nègres de l’intérieur de la ville pourraient favoriser les assiégeans et on en a jeté 1 800 à la mer sans forme de procès. Il y a à présent aux galères de Toulon des généraux nègres en habit de généraux et tout ce que la violence et le mépris de l’homme peuvent faire inventer de cruel a été prodigué contre ces infortunés. Pour te donner une idée de la législation sur cette couleur, il y a un mulâtre nommé Pelasge qui a rendu de très grands services à la Guadeloupe, mais qui, avant de les rendre, commandant dans l’île, avait renvoyé l’amiral La Crosse[2] envoyé d’ici, mais détesté dans les colonies. Écoute sur cela la conversation d’un général de mes voisins, qui commandait à la Guadeloupe. « Ce Pelasge, m’a-t-il dit, est à la Conciergerie

  1. Le général Le Clerc, mari de Pauline Bonaparte, avait commandé l’expédition de Saint-Domingue.
  2. L’amiral La Crosse avait été nommé en 1801 gouverneur de la Guadeloupe. Ce Pelasge, qui avait été à la tête de l’insurrection des nègres, fut envoyé en France quand l’amiral La Crosse s’empara de nouveau de l’île. Il fut mis en liberté en 1804, retourna aux colonies et mourut en 1840.