Page:Rostand - Cyrano de Bergerac.djvu/45

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Le bret, haussant les épaules.

Soit ! – Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !


Cyrano, se levant.

Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !Ce Silène,
Si ventru que son doigt n’atteint pas son nombril,
Pour les femmes encor se croit un doux péril,
Et leur fait, cependant qu’en jouant il bredouille,
Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles ! ...
Et je le hais depuis qu’il se permit, un soir,
De poser son regard, sur celle... Oh ! j’ai cru voir
Glisser sur une fleur une longue limace !


Le bret, stupéfait.

Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...


Cyrano, avec un rire amer.

Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...Que j’aimasse ? ...

(Changement de ton et gravement.)

J’aime.


Le bret.

J’aime.Et peut-on savoir ? Tu ne m’as jamais dit ? ...


Cyrano.

Qui j’aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m’interdit
Le rêve d’être aimé même par une laide,
Ce nez qui d’un quart d’heure en tous lieux me précède ;
Alors moi, j’aime qui ? ... Mais cela va de soi !
J’aime - mais c’est forcé ! – la plus belle qui soit !


Le bret.

La plus belle ? ...


Cyrano.

La plus belle ? ...Tout simplement, qui soit au monde !
La plus brillante, la plus fine,

(Avec accablement.)

La plus brillante, la plus fine,La plus blonde !


Le bret.

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...


Cyrano.

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...Un danger
Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer.