Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/299

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quelquefois d’en parler moi-même & prenant plutôt le jargon des livres que la connoissance de leur contenu. Dans mes voyages de Geneve j’allois de tems en tems voir en passant mon ancien bon ami M. Simon, qui fomentoit beaucoup mon émulation naissante par des nouvelles toutes fraîches de la République des Lettres tirées de Baillet ou de Colomiés. Je voyois beaucoup aussi à Chambéri un Jacobin professeur de Physique, bon homme de moine dont j’ai oublié le nom & qui faisoit souvent de petites expériences qui m’amusoient extrêmement. Je voulus à son exemple faire de l’encre de sympathie. Pour cet effet après avoir rempli une bouteille plus qu’à demi de chaux vive, d’orpiment & d’eau, je la bouchai bien. L’effervescence commença presque à l’instant très-violemment. Je courus à la bouteille pour la déboucher mais je n’y fus pas à tems ; elle me sauta au visage comme une bombe. J’avalai de l’orpiment, de la chaux, j’en faillis mourir. Je restai aveugle plus de six semaines & j’appris ainsi à ne pas me mêler de Physique expérimentale sans en savoir les élémens.

Cette aventure m’arriva mal-à-propos pour ma santé, qui depuis quelque tems s’altéroit sensiblement. Je ne sais d’où venoit qu’étant bien conformé par le coffre & ne faisant d’excès d’aucune espece, je déclinois à vue d’œil. J’ai une assez bonne carrure, la poitrine large, mes poumons doivent y jouer à l’aise ; cependant j’avois la courte haleine, je me sentois oppressé : je soupirois involontairement, j’avois des palpitations, je crachois du sang, la fievre lente survint & je n’en ai jamais été bien quitte. Comment peut-on tomber

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