Page:Rousseau - Du Contrat social éd. Beaulavon 1903.djvu/334

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que servir l’État, c’est en servir le dieu tutélaire. C’est une espèce de théocratie, dans laquelle on ne doit point avoir d’autre pontife que le prince, ni d’autres prêtres que les magistrats. Alors, mourir pour son pays, c’est aller au martyre; violer les lois, c’est être impie; et soumettre un coupable à l’exécration publique, c’est le dévouer au courroux des dieux : sacer esto [1].

Mais elle est mauvaise en ce qu’étant fondée sur l’erreur et sur le mensonge, elle trompe les hommes, les rend crédules, superstitieux, et noie le vrai culte de la divinité dans un vain cérémonial. Elle est mauvaise encore quand, devenant exclusive et tyrannique, elle rend un peuple sanguinaire et intolérant, en sorte qu’il ne respire que meurtre et massacre, et croit faire une action sainte en tuant quiconque n’admet pas ses dieux. Cela met un tel peuple dans un état naturel de guerre avec tous les autres, très nuisible à sa propre sûreté.

Reste donc la religion de l’homme ou le christianisme, non pas celui d’aujourd’hui, mais celui de l’Évangile, qui est tout à fait différent. Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout pas, même à la mort.

Mais cette religion, n’ayant nulle relation particulière avec le corps politique [2], laisse aux lois

  1. Formule latine qui constituait une sorte d’excommunication : l’individu, proclamé sacré, était comme retranché de la société et abandonné aux dieux.
  2. Car les lois qu’elle édicté sont absolument générales et ne tiennent aucun compte des relations particulières de chaque groupe de citoyens ou État.