Page:Rousseau - Du contrat social éd. Dreyfus-Brisac.djvu/399
326 DU CONTRAT SOCIAL. la nature du gouvernement propre A former le peuple le plus ver- tueux, le plus éclairé, le plus sage, le meilleur enfin, A prendre ce mot dans son plus grand sens? J ’avais cru voir que cette question te- nait de tres pres A cette autre·ci, si meme elle en était diiférentez quel est le gouvernement qui par sa nature se tient touiours le plus pres de la loi? De lA, qu’est·ce que la loi, et une chaine de questions de cette importance. Je voyais que tout cela me menait A de grandes vérités utiles au bonheur du genre humain, mais surtout A celui de ma patrie; or je n’avais pas trouvé dans le voyage que je venais d’y faire des notions des lois et de la liberté assez justes ni assez nettes A mon gré, et j’avais cru cette maniere indirecte de les leur donner, la plus propre A ménager l’amour-propre de ses membres et me faire pardonner d’avoir pu voir lA·dessus un peu plus loin qu’eux. Quoiqu’il y efit déjA cinq ou six ans que je travaillais A cet ouvrage, il n’était encore guere avancé. Les livres de cette espece demandent de la meditation, du travail, de la tranquillité. De plus je faisais ce- lui·lA, comme on dit, en bonne fortune, et je n’avais voulu commu- niquer mon projet A personne, pas meme A Diderot. Je craignais qu’il ne parflt trop hardi pour le siecle et le pays ou j’écrivais et que l’ef· froi de mes amis (1) ne me genAt dans l’exécution. J’ignorais encore s’il serait fait A temps et de maniere A pouvoir paraitre de mon vivant. Je voulais pouvoir sans contrainte, donner A mon sujet tout ce qu’il me demandait; tres sur que n’ayant point 1’humeur satirique, et ne voulant jamais chercher d’applications je serais toujours irrépréhen· sible en toute équité. J evoulais user pleinement, sans doute, du droit de penser que j’avais par ma naissance; mais toujours en respectant le gouvernement sous lequel j’avais A vivre, sans jamais désobéir A ses lois; et tres attentif A ne pas violer le droit des gens, je ne vou- lais pas non plus renoncer par crainte A ses avantages. J’avoue meme qu’étranger vivant en France, ie trouvais ma posi- tion tres favorable pour oser dire la vérité, sachant bien que conti- nuant, comme je voulais faire A ne rien imprimer dans l’Etat sans permission, je n’y devais compte A personne de mes maximes et de leur publication partout ailleurs. J ’aurais été bien moins libre A Ge- neve meme Oil dans quelque lieu que mes livres fussent imprimés, le magistrat avait droit d’épiloguer sur leur contenu... Ce qui me faisait trouver ma position plus heureuse était la per- suasion ou j’étais que le gouvernement de France, sans peut·etre me voir de fort bon oeil, se ferait un honneur, sinon de me protéger, au (1) C’était surtout la sage severite de Duclos qui m°inspirait cette crainte car, pour Diderot, ie ne sais comment toutes mes conferences avec lui tendaient toujours A me rendre satirique et mordant plus que mon naturel ne me portait A l'etre. Ce fut cela meme qui me détourna de le consulter dans mon entreprise ou ie voulais mettre unique- ment toute la force du raisonnement, sans aucun vestige d’humeur et de partialite. On peut. yuger du ton que favais pria dans cet ouvrage par celui du Contra! social qui eu est tire.
�