Page:Ruskin - La Bible d’Amiens.djvu/219

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fort peu d’attention aux raisons de la conduite des hommes du moyen âge qui paraissent logiques aux rationalistes, et probables aux politiciens[1]. Nous nous occuperons seulement de ce que ces singuliers et fantastiques chrétiens du passé dirent d’audible et firent de certain.

La vie de Jérôme ne commence en aucune façon comme celle d’un moine de Palestine ; Dean Milman ne nous a pas expliqué comment celle d’aucun homme le pourrait ; mais l’enfance de Jérôme en tout cas fut tout autre que recluse, ou précocement religieuse. Il était né de riches parents vivant de leur propre bien ; c’est peut-être le nom de sa ville natale au nord de l’Illyrie (Stridon) qui s’est adouci aujourd’hui en Strigi, près d’Aquileja[2]. En tout cas c’était sous le climat

  1. L’habitude de supposer à la conduite d’hommes de sens et de cœur des motifs intelligibles aux insensés et probables à ceux qui ont l’âme basse, prévaut, chez tous les historiens vulgaires, en partie par la satisfaction, en partie par l’orgueil qu’ils en ressentent ; et il est horrible de contempler la quantité de faux témoignages contre leurs voisins que portent des écrivains médiocres, simplement pour arrondir leurs jugements superficiels et leur donner plus de force. « Jérôme admet, en effet, avec une humilité spécieuse mais sujette à caution, l’infériorité du moine non ordonné au prêtre ordonné », dit Dean Milman, dans son chapitre XI, faisant suivre son doute gratuit sur l’humilité de Jérôme d’une affirmation non moins gratuite de l’ambition de ses adversaires. « Le clergé, cela est hors de doute, eut la sagesse de deviner le rival dangereux, quant à l’influence et l’autorité, qui apparaissait dans la société chrétienne. — (Note de l’Auteur.)
  2. Le meilleur endroit pour lire ce chapitre est l’église San Giorgio di Schiavoni à Venise. On prend une gondole et dans un calme canal, un peu avant d’arriver à l’infini frémissant et miroitant de la lagune on aborde à cet « Autel des Esclaves » où on peut voir (quand le soleil les éclaire) les peintures que Carpaccio a consacrées à saint Jérôme. Il faut avoir avec soi Saint Marks Rest et lire tout entier le chapitre dont je donne ici un important extrait, non que ce soit un des meilleurs de Ruskin, mais parce qu’il a été visiblement écrit sous l’empire des mêmes préoccupations que le chapitre III de la Bible d’Amiens, — et pour donner au « Dompteur du lion » une illustration où l’on voit « le lion ». C’est de septembre 1876 à mai 1877, c’est-à-dire deux ou trois ans avant de commencer la Bible d’Amiens que Ruskin était allé étudier Carpaccio à Venise. Voici le passage de Saint-Marks Rest: « Mais le tableau suivant ! Comment a-t-on jamais pu permettre que pareille chose fût placée dans une église ! Assurément rien ne pourrait être plus parfait comme art comique ; saint Jérôme, en vérité, introduisant son lion novice dans la vie monastique, et l’effet produit sur l’esprit monastique vulgaire. « Ne vous imaginez pas un instant que Carpaccio ne voie pas le comique de tout ceci, aussi bien que vous, peut-être même un peu mieux. « Demandez après lui demain, croyez-moi, et vous le trouverez un homme grave. » « Mais aujourd’hui Mercutio lui-même n’est pas plus fantasque ni Shakespeare lui-même plus gai dans sa fantaisie du « doux animal et d’une bonne conscience » que n’est ici le peintre quand il dessine son lion souriant délicatement avec sa tête penchée de côté comme un saint du Pérugin, et sa patte gauche levée, en partie pour montrer la blessure faite par l’épine, en partie en signe de prière: Car si je devais, comme lion venir en lutte En ce lieu, ce serait pitié pour ma vie. « Les moines s’enfuyant sont tout d’abord à peine intelligibles et ne semblent que des masses obliques blanches et bleues ; et il y a eu grande discussion entre M. Muray et moi pendant qu’il dessinait le tableau pour le Musée de Sheffield, pour savoir si l’action de fuir était, en réalité, bien rendue ou non: lui, maintenant que les moines couraient réellement comme des archers olympiques... ; moi, au contraire, estimant que Carpaccio a échoué, n’ayant pas le don de représenter le mouvement rapide. Nous avons probablement raison tous deux, je ne doute pas que l’action de courir, du moment que M. Murray le dit, soit bien dessinée ; mais à cette époque les peintres vénitiens n’avaient appris à représenter qu’un mouvement lent et digne, et ce n’est que cinquante ans plus tard, sous l’influence classique, que vint la puissance impétueuse de Véronèse et du Tintoret. « Mais il y a beaucoup de questions bien plus profondes à se poser relativement à ce sujet de saint Jérôme que celle de l’habileté artistique. Le tableau, en effet, est une raillerie ; mais n’est-ce qu’une raillerie ? La tradition elle-même est-elle une raillerie ? ou est-ce seulement par notre faute, et peut-être par celle de Carpaccio, que nous la faisons telle ? « En tous cas, veuillez, en premier lieu, vous souvenir que Carpaccio, comme je vous l’ai souvent dit, n’est pas responsable lui-même en cette circonstance. Il commence par se préoccuper de son sujet, comptant, sans aucun doute, l’exécuter très sérieusement. Mais son esprit n’est pas plus tôt fixé dessus que la vision s’en présente à lui comme une plaisanterie et il est forcé de le peindre ainsi. Forcé par les destins... C’est à Atropos et non à Carpaccio que nous devons demander pourquoi ce tableau nous fait rire ; et pourquoi la tradition qu’il rappelle nous paraît purement chimérique et n’est plus qu’un objet de risée. Maintenant que ma vie touche à son déclin il n’est pas un jour qui ne passe sans avoir augmenté mes doutes sur le bien fondé des mépris où nous nous complaisons et mon désir anxieux de découvrir ce qu’il y avait à la racine des récits des hommes de bien, qui sont maintenant la fortune du moqueur. « Et j’ai besoin de lire une bonne Vie de saint Jérôme. Et si je vais chez M. Ongania je trouverai, je suppose, l’autobiographie de George Sand, et la vie de M. Sterling peut-être ; et de M. Werner, écrit par mon propre maître et qu’en effet j’ai lu, mais j’oublie maintenant qui furent soit M. Sterling ou M. Werner ; et aussi peut-être j’y trouverai dans la littérature religieuse la vie da M. Wilberforce et de Mrs Fry ; mais non le plus petit renseignement sur saint Jérôme. Auquel néanmoins, toute la charité de George Sand, et toute l’ingénuité de M. Sterling, et toute la bienfaisance de M. Wilberforce, et une grande quantité, sans que nous le sachions, du bonheur quotidien et de la paix de nos propres petites vies de chaque jour, sont véritablement redevables, comme à une charmante vieille paire de lunettes spirituelles sans lesquelles nous n’eussions jamais lu un mot de la Bible protestante. Il est, toutefois, inutile de commencer une vie de saint Jérôme à présent, et de peu d’utilité pourtant de regarder ces tableaux sans avoir une vie de saint Jérôme, mais il faut seulement que vous sachiez clairement ceci sur lui, qui n’est pas le moins du monde douteux ni mythique, mais entièrement vrai, et qui est le commencement de faits d’une importance sans limites pour toute l’Europe moderne — à savoir, qu’il était né de bonne ou du moins de riche famille, en Dalmatie, c’est-à-dire à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident ; qu’il rendit le grand livre de l’Orient, la Bible, lisible pour l’Occident, qu’il fut le premier grand maître de la noblesse du savoir et de l’ascétisme affable et cultivé, comme opposés à l’ascétisme barbare ; le fondateur, à proprement dire, de la cellule bien arrangée et du jardin soigné, là où avant il n’y avait que le désert et le bois inculte, — et qu’il mourut dans le monastère qu’il avait fondé à Bethléem. « C’est cette union d’une vie douce et raffinée avec une noble continence, cet amour et cette imagination illuminant la caverne de la montagne et en faisant un cloître couvert de fresques, amenant ses bêtes sauvages à devenir des amis domestiques, que Carpaccio a reçu ordre de peindre pour nous, et avec un incessant raffinement d’imagination exquise il remplit ces trois canevas d’incidents qui signifiaient, à ce que je crois, l’histoire de toute la vie monastique, et la mort, et la vie spirituelle pour toujours: le pouvoir de ce grand et sage et bienfaisant esprit régnant à jamais sur toute culture domestique ; et le secours que la société des âmes des créatures inférieures apporte avec elle à la plus haute intelligence et à la vertu de l’homme. Et si au dernier tableau, — saint Jérôme en train de travailler, pendant que son chien blanc » dans Præterita (III, II) Ruskin dit que son chien Wisie était exactement pareil au chien de saint Jérôme dans Carpaccio] « observe d’un air satisfait son visage, — vous voulez comparer, dans votre souvenir, un morceau de chasse par Rubens ou Snyders, où les chiens éventrés roulent sur le sol dans leur sang, vous commencerez peut-être à sentir qu’il y a quelque chose de plus sérieux dans ce kaléidoscope de la chapelle de Saint-Georges que vous ne l’aviez cru d’abord. Et, si vous vous souciez de continuer à le suivre avec moi, pensons à ce sujet risible un peu plus tranquillement. « 180. Quel témoignage nous est apporté ici, volontairement ou involontairement, au sujet de la vie monastique, par un homme de la perception la plus subtile, vivant au milieu d’elle ? Que tous les moines qui ont aperçu le lion sont terrifiés à en perdre l’esprit. Quelle preuve curieuse de la timidité du monachisme ! Voici des hommes qui font profession de préférer à la Terre le Ciel — se préparant à passer de l’une à l’autre — comme à la récompense de tout leur sacrifice présent ! Et voilà la façon dont ils reçoivent la première chance qui leur est offerte d’accomplir ce changement d’état. « Evidemment l’impression de Carpaccio sur les moines doit être qu’ils étaient plus braves ou meilleurs que les autres hommes, mais qu’ils aimaient les livres, et les jardins, et la paix, et avaient peur de la mort, par conséquent reculaient devant les formes du danger qui étaient l’affaire des guerriers de la chevalerie, d’une façon quelque peu égoïste et mesquine. « Il les regarde clairement dans leur rôle de chevaliers. Ce qu’il pourra nous dire ensuite de bien sur eux ne sera pas d’un témoin prévenu en leur faveur. Il nous en dit cependant quelque bien, même ici. L’arrangement, agréable dans la sauvagerie, des arbres ; les bâtiments pour les besoins religieux et agricoles disposés comme dans une exploitation américaine de défrichement, çà et là, comme si le terrain avait été préparé pour eux ; la grâce parfaite d’un art joyeux, pur, illuminant, remplissant chaque petit coin de corniche de la chapelle, d’un portrait de saint (Voyez la partie du monastère qu’on aperçoit au loin, dans le tableau du lion, avec ses fragments de fresque sur le mur, sa porte couverte de lierre et sa corniche enluminée.), enfin, et par-dessus tout, la parfaite bonté, la tendresse pour tous les animaux. N’êtes-vous pas, quand vous contemplez cet heureux spectacle, mieux en état de comprendre quelle sorte d’hommes furent ceux qui mirent à l’abri du tumulte des guerres les doux coins de prairies qu’arrosent vos propres rivières descendues des montagnes, à Bolton et Fountains, Furnest et Tintern ? Mais, du saint lui-même, Carpaccio n’a que du bien à vous dire. Les moines vulgaires étaient, du moins, des créatures inoffensives, mais lui est une créature forte et bienfaisante. « Calme, devant le lion ! » dit le Guide avec sa perspicacité habituelle, comme si, seul, le saint avait le courage d’affronter la bête furieuse, — un Daniel dans la fosse aux lions ! Ils pourraient aussi bien dire de la beauté vénitienne de Carpaccio qu’elle est calme devant le petit chien. Le saint fait entrer son nouveau favori comme il amènerait un agneau, et il exhorte vainement ses frères à ne pas être ridicules. « L’herbe sur laquelle ils ont laissé tomber leurs livres est ornée de fleurs ; il n’y a aucun signe de trouble ni d’ascétisme sur le visage du vieillard, il est évidemment tout à fait heureux, sa vie étant complète et la scène entière est le spectacle de la simplicité et de la sécurité idéales de la sagesse céleste: « Ses chemins sont des chemins charmants et tous ses sentiers sont la paix. » — (Note du Traducteur.) Le verset biblique qui termine cette citation est tiré des Proverbes (III, 17).
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