Page:Sévigné - Lettres, éd. Monmerqué, 1862, tome 1.djvu/400

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1650
*18. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MÉNAGE[1].

Si vous n’aviez point voulu me conter cette vilaine affaire de Mme de Bretigny, vous auriez pu à bon marché, c’est-à-dire avec trente larmes, vous faire passer auprès de mot pour l’homme du monde le plus passionné ; mais trop parler nuit, quelquefois, et vous m’avez mise au point qu’il n’y a plus qu’une léthargie de deux heures ou une mort comme celle d’un certain Tiridate[2] que je connois, qui me puisse persuader que vous êtes touché de mon départ. Voilà ce que c’est que de conter de petites historiettes mal à propos. Il faut pourtant que je vous avertisse que vous avez du temps pour songer à ce que vous voulez faire pour me témoigner votre désespoir ; car depuis que je ne vous ai vu, on ne m’a rien dit sur ce chapitre-là. On a vu deux fois la Chimène à gogo, et je ne sais si c’est pour cela que l’on me fait fort froid ; mais j’ai remarqué une furieuse glace depuis deux jours, et je crois même que c’est parce qu’on ne me parle point, qu’on ne me dit rien de fâcheux.

J’avois hier dessein de vous aller voir, mais je n’eus ni carrosse ni chevaux, et n’en ai point encore aujourd’hui, tellement que je suis à mes amies. Si j’étois tout de

  1. LETTRE 18 (d’après l’autographe, inédit). — L’autographe d’après lequel nous donnons cette lettre est sans date. Mme de Sévigné ne l’aurait-elle pas écrite à la veille de partir pour la Bretagne en 1650 ? Voyez la Notice, p. 52. Le marquis de Sévigné, congédié par Ninon, courtisait dans ce temps-là une autre Chimène, Mme de Gondran. Des confidences de ce genre à un galant sans conséquence comme Ménage n’ont rien qui étonne, pour peu que l’on connaisse l’humeur facile de Mme de Sévigné et sa liberté de parole et de plume. — La mention de Mme de Bretigny pourrait servir à mieux préciser la date, mais nous ne savons rien de sa vilaine affaire.
  2. Dans la Cléopatre, Tiridate, prince Arsacide, meurt de douleur en apprenant la mort de Mariamne, reine de Judée : « Glorieux dans sa fin, dit la Calprenède, pour avoir donné en sa mort un si bel exemple