s'il voit quelqu'un parler à elle dans une rue, il croit qu'elle prend bien une autre licence dedans une maison. Si, pour éviter le mal, on épouse une femme laide, pensant éviter un gouffre, l'on tombe dedans un autre plus dangereux : l'on n'a jamais ni bien ni joie ; l'on est au désespoir d'avoir toujours pour compagne une furie au lit et à la table. Il vaudrait mieux que nous fussions tous libres : l'on se joindrait sans se joindre avec celle qui plairait le plus ; lorsque l'on en serait las, il serait permis de la quitter. Si, s'étant donnée à vous, elle ne laissait pas de prostituer son corps à quelque autre, quand cela viendrait à votre connaissance, vous ne vous en offenseriez point ; car les chimères d'honneur ne seraient point dans votre cervelle, et il ne vous serait pas défendu d'aller de même caresser toutes les amies des autres. Il n'y aurait plus que des bâtards au monde, et par conséquent l'on n'y verrait rien que de très braves hommes. Tous ceux qui le sont ont toujours quelques chose au-dessus du vulgaire. L'antiquité n'a point eu de héros qui ne l'aient été. Hercule, Thésée, Romulus, Alexandre, et plusieurs autres, l'étaient. Vous me représenterez que, si les femmes étaient communes comme en la République de Platon, l'on ne saurait pas à quels hommes appartiendraient les enfants qu'elles engendreraient ; mais qu'importe cela ? Laurette, qui ne sait qui est son père ni sa mère, et qui ne se soucie point de s'en enquérir, peut-elle avoir quelque ennui pour cela, si ce n'est celui que lui pourrait causer une sotte curiosité ? Or cette curiosité n'aurait point de lieu, parce que l'on considèrerait qu'elle serait vaine, et qu'il n'y a que les insensés qui souhaitent l'impossible. Ceci serait cause d'un très grand bien, car l'on serait contraint d'abolir toute prééminence et toute noblesse ; chacun serait égal et les fruits de la terre seraient communs. Les lois naturelles seraient alors révérées toutes seules, et l'on vivrait comme au siècle d'or.

