Page:Stendhal - Vie de Henri Brulard, t1, 1913, éd. Debraye.djvu/100

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J’apprends au lecteur que le Dauphiné a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée en aucun pays. Pour des yeux clairvoyants, à tous les trois degrés de latitude la musique, les paysages et les romans devraient changer. Par exemple, à Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit, la nature bourguignonne commence à Valence et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur, en un mot songeant beaucoup aux autres.

La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale ou dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur.

Tout le monde sait que le Dauphiné a été un État séparé de la France et à-demi italien par sa politique jusqu’à l’an 1349*. Ensuite Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra le pays pendant [seize]* ans, et je croirais assez que c’est ce génie profond et profondément timide et ennemi des premiers mouvements qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Elisabeth, véritables types des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n’était point un modèle, c’était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence.