Page:Tamizey de Larroque - Une demi douzaine de lettres inédites adressées par des hommes célèbres au maréchal de Gramont.djvu/13

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avenu à cette heure et qu’il ne vous ait passé beaucoup de fois par l’esprit que les mesmes accidens dont les plus grands et mesmes les plus heureux capitaines du monde ne se sont pu garantir vous pourroient bien aussi arriver ; neantmoins quelque sagesse et quelque constance que vous puissiez avoir, il est impossible que ce malheur ne vous ait esté très sensible d’abord et qu’il ne vous fasche extrêmement d’avoir apris par experience que la prudence et la conduite ne sont pas tout à la guerre et que quelque valeur qu’ait un chef[1], il ne se peut pas respondre de l’evenement d’une chose qui s’execute par tant d’autres mains. Mais, Monseigneur, ce ne vous doit pas estre ce me semble une petite consolation de voir que dans ce malheur tous les honnestes gens vous plaignent et que pas un ne vous accuse, et que Son Eminence, laquelle je m’asseure que vous considerés en ce rencontre autant que tout le reste des autres hommes, tesmoigne hautement que vous ne sauriés estre blasmé de ce mauvais succès, et qu’il est arrivé sans qu’il y ait le moins du monde de vostre faute[2]. Pour moy, Monseigneur, qui dans cette affaire n’ay guère moins de besoin d’estre consolé que vous et qui en suis depuis quelques jours dans une tristesse extraordinaire, je vous avoue que je reçois quelque soulagement de voir le sentiment général de tout le monde en vostre faveur et d’apprendre de jour en jour, par toutes les relations qui nous viennent, qu’ayant tesmoigné dans cette occasion toute la prevoiance, la valeur et la résolution que l’on pouvoit attendre de vous, l’on ne peut pas dire que rien vous y

  1. Qui croirait après cela que la bravoure du maréchal de Gramont a été très contestée ? Voir ce qu’en dit Tallemant de Réaux au débat de l’historiette sur Antoine III (t. iii, p. 174). Ce fut surtout la perte de la bataille d’Honnecourt qui déchaîna contre le maréchal l’injuste colère des pamphlets et des vaudevilles. On alla jusqu’à donner à certains grands éperons l’injurieux surnom d’éperons à la Guiche.
  2. Voiture — quoique diplomate — ne mentait pas… en cette occasion. On lit dans le recueil de M. Avenel (t. vi, p. 926) : « Richelieu écrivait une lettre toute remplie des plus amicales consolation au maréchal de Guiche, pour lequel il sentait d’ailleurs la plus tendre bienveillance : « Les hommes, lui mandait-il [le 5 juin, c’est-à-dire le lendemain du jour où il avait reçu la mauvaise nouvelle] font ce que la prudence et les occasions pressantes leur suggèrent, mais les événements sont en la main de Dieu. Il n’y a point de capitaine au monde qui ne puisse perdre un combat, et, quand ce malheur arrive, on doit estre consolé quand on a faict tout ce qu’on a pus et deu pour le gaigner. Consolés-vous donc, mon pauvre comte, et n’oubliés rien de ce qui dépendra de vous pour faire que l’accident qui vous est arrivé n’ait point de mauvaises suites. Si j’avois un bon bras je vons l’offrirois ; mais en quelque estat que je sois, je suis entièrement à vous. »