Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 1.djvu/24

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


l’avait cherchée dans son cabinet et l’avait enfin découverte dans sa chambre à coucher, tenant entre ses mains le fatal billet qui lui avait tout appris.

Elle, cette Dolly toujours affairée et préoccupée des petits tracas du ménage, et selon lui si peu perspicace, était assise, le billet dans la main, le regardant avec une expression de terreur, de désespoir et d’indignation.

« Qu’est-ce que cela, cela ? » demanda-t-elle en montrant le papier.

Comme il arrive souvent, ce n’était pas le fait en lui-même qui touchait le plus Stépane Arcadiévitch, mais la façon dont il avait répondu à sa femme. Semblable aux gens qui se trouvent impliqués dans une vilaine affaire sans s’y être attendus, il n’avait pas su prendre une physionomie conforme à sa situation. Au lieu de s’offenser, de nier, de se justifier, de demander pardon, de demeurer indifférent, tout aurait mieux valu, sa figure prit involontairement (action réflexe, pensa Stépane Arcadiévitch qui aimait la physiologie) — très involontairement — un air souriant ; et ce sourire habituel, bonnasse, devait nécessairement être niais.

C’était ce sourire niais qu’il ne pouvait se pardonner. Dolly, en le voyant, avait tressailli comme blessée d’une douleur physique ; puis, avec son emportement habituel, elle avait accablé son mari d’un flot de paroles amères et s’était sauvée dans sa chambre. Depuis lors, elle ne voulait plus le voir.