Page:Tolstoï - Anna Karénine, 1910, tome 1.djvu/43

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particulière sur ce dernier mot si cruel. Comme je l’aimais, mon Dieu ! et comme je l’aime encore même maintenant ! Peut-être ne l’ai-je jamais plus aimé ! et ce qu’il y a de plus dur… » Elle fut interrompue par l’entrée de Matrona Philémonovna :

« Ordonnez au moins qu’on aille chercher mon frère, dit celle-ci ; il fera le dîner, sinon ce sera comme hier, les enfants n’auront pas encore mangé à six heures.

— C’est bon, je vais venir et donner des ordres. A-t-on fait chercher du lait frais ? » Et là-dessus, Daria Alexandrovna se plongea dans ses préoccupations quotidiennes et y noya pour un moment sa douleur.



V


Stépane Arcadiévitch avait fait de bonnes études grâce à d’heureux dons naturels ; mais il était paresseux et léger et, par suite de ces défauts, était sorti un des derniers de l’école. Quoiqu’il eût toujours mené une vie dissipée, qu’il n’eût qu’un tchin médiocre et un âge peu avancé, il n’en occupait pas moins une place honorable qui rapportait de bons appointements, celle de président d’un des tribunaux de Moscou. — Il avait obtenu cet emploi par la protection du mari de sa sœur Anna, Alexis Alexandrovitch Karénine, un des membres les plus influents du ministère. Mais, à