Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/17

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Il faut dire aussi que, par un singulier changement qui s’était fait en moi, j’aimais presque mieux, depuis quelque temps, songer à Louise qu’être auprès d’elle.

Ce goût étrange m’était venu, j’ignore comment ; car nous étions les mêmes êtres qui jusqu’alors n’avions eu d’autre instinct que de nous chercher l’un l’autre, pour jaser, courir et jouer, ensemble. Seulement j’avais vu quelquefois la rougeur parcourir son visage ; une timidité plus grande, un sourire plus sérieux, un regard plus mélancolique, et je ne sais quelle gêne modeste, avaient remplacé sa gaieté folle et son naïf abandon. Ce changement mystérieux m’avait beaucoup ému. Aussi, quoique je l’eusse toujours connue, il me semblait néanmoins que je la connusse depuis peu de temps, et de là naissait quelque embarras dans mes manières auprès d’elle. C’est vers cette époque que j’avais commencé à fréquenter la mare, où, accompagné de son image, je m’oubliais des heures entières. Je m’y complaisais surtout à rebrousser dans le passé, pour embellir les souvenirs dont j’ai parlé de ce charme tout nouveau que je trouvais en elle. Je les reprenais un à un, jusqu’aux plus lointains ; et, portant dans chacun d’eux les récentes impressions de mon cœur, je repassais avec délices par toutes les situations, si simples pourtant, de notre vie champêtre, y goûtant un plaisir qui me les faisait chérir avec tendresse.




Je reçus une visite : c’était un moineau qui vint se poser étourdiment sur le saule. J’aime les moineaux, et je les protège ; c’est un rôle héroïque pour qui vit aux champs, où tous les détestent et conspirent contre