Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/18

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leur scélérate vie ; car leur crime journalier, c’est de manger du grain.

Celui-là, je le connaissais, et trois ou quatre autres encore, avec qui nous conspirions à notre tour contre l’égoïsme des hommes. Les blés étant mûrs, l’on avait planté au milieu du champ un grand échalas, surmonté d’un chapeau percé qui servait de tête à des haillons flottants : les moineaux voyaient bien les épis gros et dorés ; mais, pour tout le grain du monde, ils n’eussent osé toucher à un seul, sous les yeux du grave magistrat qui en avait la garde. Il en résultait que, venant à la mare, le long de la lisière du champ, je ne manquais pas d’arracher une douzaine d’épis sans remords aucun, avec une secrète joie. Je les dispersais ensuite autour de moi ; et je voyais, avec un plaisir que je ne puis rendre, les moineaux fondre des branches voisines sur cette modique pâture, et piquer le grain presque sur ma main… Et quand, au retour, je repassais devant le fantôme, un léger mouvement d’orgueil effleurait mon cœur.




Le moineau, après une courte station sur le saule, fondit sur un des épis qui se trouvaient à côté des canards. Les canards sont maîtres chez eux, et trouvent inconvenant qu’un moineau les dérange. Ceux-ci, allongeant le cou d’un air colère, se dirigèrent en criant contre le léger oiseau, qui, déjà remonté dans les airs, regagnait joyeusement sa couvée, l’épi dans le bec, à la barbe du fantôme.

Mais le chant des canards, — ce ne fut point, je pense, par un mouvement d’impertinence, mais plutôt par l’effet puissant de ces lois mystérieuses qui prési-