Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/22

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cet endroit, je saisis de l’autre main une paille que j’ajustai entre le pouce et l’index, de manière à lui former un beau pont. Alors, l’ayant un peu guidé en lui fermant les passages, j’eus le bonheur inexprimable de le voir entrer sur mon pont, malgré la profondeur de l’abîme, au fond duquel les replis de mon pantalon, éclairés par le soleil, devaient lui apparaître comme les arêtes vives d’un affreux précipice. Je n’aperçus pourtant point que la tête lui tournât ; mais, par un malheur heureusement fort rare, le pont vint à chavirer avec son passant. Je redoublai de précautions pour retourner le tout sans accident, et mon hôte toucha bientôt au bord opposé, où il poursuivit sa marche jusqu’au bout de l’index, qui se trouvait noirci d’encre.




Cette tache d’encre arrêta mes regards et ramena ma pensée sur mon protecteur.

C’était l’obscur pasteur du petit troupeau disséminé par les champs autour du vieux presbytère. Enfant, je l’avais appelé mon père ; plus tard, voyant que son nom n’était pas le mien, avec tout le monde je l’avais appelé. M. Prévère. Mais, lorsque le mot du chantre m’eut révélé un mystère sur lequel, depuis peu seulement, je commençais à réfléchir, M. Prévère m’était apparu comme un autre homme, et avait cessé de me paraître un père pour me sembler plus encore. Dès lors, à l’affection confiante et familière que sa bonté m’avait inspirée, était venue se joindre une secrète vénération qu’accompagnait un respect plus timide. Je me peignais sans cesse cet homme pauvre, mais plein d’humanité, recueillant à lui mon berceau délaissé. Plus tard, je me le rappelais excusant mes fautes, souriant