Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/38

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Je le regardai avec effroi.

… Ce n’est plus auprès de moi, Charles, que vous pourriez désormais trouver ces ressources nouvelles… Il faudra nous quitter.

Ici M. Prévère, dont ces derniers mots avaient altéré la voix, s’arrêta quelques instants, pendant que, livré à mille combats intérieurs, je restai immobile. Il reprit bientôt :

… Les devoirs qui me retiennent ici m’empêcheront de vous accompagner et de diriger vos premiers pas dans le monde, comme je l’aurais désiré. Mais peut-être sera-ce un bien pour vous, Charles, que de tomber dans des mains plus capables au sortir de mes mains trop amies. Là où les lumières et la force me manqueraient, un autre saura les employer pour votre bonheur, et je jouirai de ce qu’il aura pu faire, sans lui reprocher ce que je n’aurais pas su faire moi-même. Cet homme, que vous apprendrez à vénérer, c’est un de mes amis ; il habite Genève, ma patrie, et il vous recevra dans sa maison. Vous y trouverez l’exemple de bien des choses bonnes et vertueuses que vous ne trouveriez pas ici, où la vie plus simple et plus passive des champs peut laisser inactives les plus nobles qualités de l’âme. Ce n’est pas sans un grand effort, mon bon ami, que je me sépare de vous ; mais, ainsi que je vous l’ai dit, mon chagrin sera moins grand si vous reconnaissez comme moi la nécessité de cette séparation. Ne vous abusez pas vous-même ; voyez au delà de vos désirs, de vos penchants, et n’oubliez jamais que nous aurons un jour à répondre de ce que nous n’aurons pas fait, selon notre place et nos moyens, pour notre perfectionnement et pour le bien de nos semblables.