Page:Topffer - Nouvelles genevoises.djvu/61

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en profiter ! Combien la destinée m’avait favorisé entre les garçons de mon âge ! si j’ai mal profité, je tire gloire néanmoins d’être issu de cette école, plus noble que celle du seuil de boutique, plus riche que celle de la chambre solitaire, et d’où devait sortir un poëte, pour peu que ma nature s’y fût prêtée.




Au fait, tout est pour le mieux ; car je me doute qu’à aucune époque les poëtes n’ont été heureux. En savez-vous un, parmi les plus favorisés, qui ait jamais pu étancher sa soif de gloire et d’hommages ? en connaissez-vous un, parmi les plus grands, et surtout parmi ceux-là, qui ait jamais pu être satisfait de ses œuvres, y reconnaître les célestes tableaux que lui révélait son génie ? Vie de leurres, de déceptions, de dégoûts ! Et encore, ceci n’en est que la surface ; je m’imagine qu’elle recouvre des troubles plus grands, des dégoûts plus amers. Ces têtes-là se forgent une félicité surhumaine que chaque jour déçoit ou renverse ; ils voient par delà les deux, et ils sont cloués à la terre ; ils aiment des déesses, et ne rencontrent que des mortelles. Tasse, Pétrarque, Racine, âmes tendres et malades, cœurs jamais paisibles, toujours saignants ou plaintifs, dites un peu ce qu’il en coûte pour être immortels !

Ceci est l’effet et la cause. C’est parce qu’ils sont poëtes qu’ils éprouvent ces tourments ; c’est parce qu’ils éprouvent ces tourments qu’ils sont poëtes. De cette lutte qui se fait en eux jaillit, comme l’éclair de la nue, cette lumière qui nous frappe dans leurs vers ; la souffrance leur révèle les joies, les joies leur apprennent la souffrance, leurs désirs vivent à côté de leurs déceptions ; de ce riche chaos, de ces fécondes douleurs