Page:Victor Brochard - Les Sceptiques grecs.djvu/71

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Ces textes, auxquels les historiens, sauf M. Waddinglon[1] et Lewes[2], ne nous semblent pas avoir apporté une attention suffisante, sont difficiles à concilier avec la tradition que nous rapportions tout à l’heure. Ils ont sur les renseignements de Diogène un grand avantage : c’est qu’ils sont d’une époque beaucoup plus voisine de Pyrrhon, et où il était moins facile de prêter à ce philosophe les idées de ses successeurs.

On peut dire, il est vrai, que Cicéron ne connaît les philosophes anciens que par l’intermédiaire des nouveaux académiciens ; et ces derniers n’ont-ils pas pu, soit par ignorance, soit par esprit de rivalité, laisser de côté toute une partie de l’œuvre de Pyrrhon ? Mais alors, semble-t-il, ils n’auraient pas dû parler non plus de ses théories morales. On ne voit pas bien non plus pourquoi ces philosophes, que le souci de paraître originaux n’empêchait pas de chercher des patrons et des modèles chez tous les philosophes anciens, auraient négligé de se prévaloir de l’autorité d’un homme aussi célèbre et aussi recommandable que l’a été Pyrrhon. S’ils n’ont pas plus parlé de lui, c’est très vraisemblablement qu’ils n’avaient rien de plus à en dire.

On peut essayer pourtant de concilier les deux traditions. Elles sont d’accord sur un point ; toutes deux attribuent à Pyrrhon la doctrine morale de l’indifférence ([texte grec]) et même de l’apathie ([texte grec]) qui marque, d’après Cicéron, un degré de plus ; le sage, suivant Pyrrhon, ne doit pas éprouver même un désir, même un penchant, si faible qu’il soit ; il n’est pas seulement indifférent, il est insensible. Le désaccord porte sur deux points : suivant la tradition la plus récente, Pyrrhon est surtout un sceptique ; la suspension du jugement parait être l’essentiel, l’indifférence l’accessoire. Cicéron ne parle que de l’indifférence. En outre, dans la tradition sceptique, Pyrrhon, loin d’employer ces expressions : la vertu, l’honnêteté, le souverain bien, déclare que dans la nature, il n’y a ni vertu, ni honnêteté. Examinons attentivement ces deux points, en commençant par le second.

  1. Lec. cit.
  2. History of Philosophy, I, 237