Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/41

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jointes sous l’écriteau qui consacrait légalement sa cécité, offrait son aspect d’ombre au Te Deum de la fête environnante.

Tout ce monde, n’était-ce pas son prochain ? Les passants en joie, n’étaient-ce pas ses frères ? À coup sûr, Espèce humaine ! D’ailleurs, cet hôte du souverain portail n’était pas dénué de tout bien : l’État lui avait reconnu le droit d’être aveugle.

Propriétaire de ce titre et de la respectabilité inhérente à ce lieu des aumônes sûres qu’officiellement il occupait, possédant enfin qualité d’électeur, c’était notre égal, — à la Lumière près.

Et cet homme, sorte d’attardé chez les vivants, articulait, de temps à autre, une plainte monotone, — syllabisation évidente du profond soupir de toute sa vie :

— « Prenez pitié d’un pauvre aveugle, s’il vous plaît ! »


Autour de lui, sous les puissantes vibrations tombées du beffroi, — dehors, là-bas, au-delà du mur de ses yeux, — des piétinements de cavalerie, et, par éclats, des sonneries aux champs, des acclamations mêlées aux salves des Invalides, aux cris fiers des commandements, des bruissements d’acier, des tonnerres de tambours scandant des défilés interminables d’infanterie, toute une rumeur de gloire lui arrivait ! Son ouïe suraiguë percevait jusqu’à des flottements d’étendards aux lourdes franges frôlant des cuirasses. Dans l’entendement du vieux captif de