Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/54

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dire, — l’idéal du journaliste, c’est, d’abord, le Reporter, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés (j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une façon grossière et au hasard, — et qui se bat de même, avec les naïfs qui n’en lèvent pas les épaules, — pour faire consacrer, par la lâcheté publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des « articles » de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer que de « mots de la fin » enfilés, comme des perles, au hasard du petit bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que diable ! — On lit comme on mange. — Allons, je me décide à parcourir votre affaire : — oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années…

— Voici le manuscrit ! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre avec un air de fatuité juvénile.

Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec dédain, les feuilles volantes sur la table.

— Là ! gémit-il avec un profond soupir ; j’en étais sûr ! Encore une déception : mais je ne les compte plus.

— Hein ? murmure, comme effrayé, le jeune héros.

— Hélas ! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça ! Je suis fâché de vous le dire ! Ça vaut trois sous la ligne, — et encore parce que vous êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans