Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/55

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quinze, ce sera vous qui me payerez, — à moins que vous ne preniez un pseudonyme. Mais oui, mais oui ; soyons sérieux, à la fin ! Vous n’êtes pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous êtes (pardon de l’expression) un écrivain… et non pas un impudent malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma caisse et mon estime.

— Non !… balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de la plume quotidienne, — vous devez commettre une erreur… il y a malentendu. Vous n’avez pas lu… avec attention…

— Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq mille en vingt-quatre heures ! s’écrie le directeur. La qualité seule du style, vous dis-je, constitue le talent ! Un million de plumitifs peuvent, dans un journal, tracer l’exposé d’une soi-disant idée… Ah ! black upon white ! Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer, à son tour et à sa manière, cette idée, dans un livre ? tout le reste est oublié. Plus personne ! L’on dirait un coup de vent sur du sable. — Certes, c’est fort énigmatique : mais, qu’y faire ? c’est ainsi. — Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout journal.

» Si encore vous n’aviez que de l’esprit : ça se vend toujours un peu, ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’on ne sait quoi de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence