Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/58

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parole d’honneur ! — Il est doué d’un autre genre… d’intelligence que vous, voilà tout.

— Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le plus sincèrement le public… ce n’est pas moi ?

— Sans aucun doute, mon jeune ami ! Seulement, je le bafoue, moi, d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois (qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours, individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition ! c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle. Qu’importe le style en cette affaire ? La seule devise qu’un homme de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci : Sois médiocre ! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété. — Ah ! c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous ! — Nous avons progressé. L’Esprit humain marche ! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est de se naturaliser en lui. — Or, vous arrivez, vous, prétendant lui faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect ! Et il me reviendra, tout de suite, à moi, préférant, après tout,