Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/61

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l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont le verbe flambe clair et dont l’utile critique rectifie sans cesse les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à l’un d’entre eux.

— Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami : la probité n’a pas d’époque !

— La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire.

— Peuh ! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là !

— Merci de me rappeler votre âge ; en vous écoutant, je vous aurais cru… plus jeune.

— Hein ?… mais, — il me semble que vous cherchez la petite bête en ce que je dis, monsieur ?

(Ici, l’inconnu se lève.)

— Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve parfois la grande, — répond-il distraitement.

— Dites donc ?… Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette subite aigreur ?

(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur, si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au fauteuil.)

— Soit, je serai franc, répond-il. — Quoi ! je viens vous offrir une ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le cynisme quiet, la nullité sentencieuse, — l’idéal du genre !